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4 janvier 2006 3 04 /01 /janvier /2006 10:12
Des blogueurs par millions :
une chance pour le métier d’informer



Ce n’est peut-être pas une révolte, mais pour le moins une révolution… Je parle des blogs, de la blogosphère, comme on parlerait d’une planète. C’est ça, oui, une planète nouvelle surgie brusquement dans la galaxie Gutenberg, elle-même jadis élargie à la médiasphère. Un univers en chamboulement, des mondes qui tournent plus ou moins rond, ou parfois en rond, pour certains.

Le Monde du 4 janvier publie une enquête d’Olivier Zilbertin sur le phénomène des blogs. On y apprend ainsi qu’il y aurait dans le monde aujourd’hui, selon les sources, entre 50 et 70 millions de blogs. Le journal précise : « Avec ses 3 millions de participants, la France occupait [en juin 2005]  largement la tête du classement, devant la Grande-Bretagne (900 000 blogs) et la Russie (800 000). Un peu plus de six mois plus tard, il y aurait en France 6 à 7 millions de blogs « actifs » – soit un Français sur dix qui aurait créé son blog ! –, suscitant à peu près autant de visites par mois, selon les chiffres de l’agence-conseil Heaven, recoupant ceux de Médiamétrie. Ce qui en ferait la deuxième plus importante communauté Internet du monde après les Etats-Unis. Et « la blogosphère continue de doubler tous les cinq mois », affirme-t-on chez Heaven. »

Le paradoxe veut que cette enquête, d’abord lue sur internet, m’aura été livrée le lendemain par mon facteur dans sa version papier – j’allais dire « historique », comme si la chose journal datait déjà, ou avait fait son temps… Ne jetons pas trop vite le bébé imprimé avec l’encre du bain. Des civilisations se sont propagées par le papier ; d’autres encore, des contemporaines et en grand nombre, tardent à bénéficier de ce support formidable dont l’usage se trouve presque entièrement monopolisé par les pays dominants du Nord. C’est en particulier par et sur le papier que les idées ont pris leur essor universel ; que le savoir s’est propagé ; que l’expérience et la connaissance des humains ont pu se stocker et se transmettre presque en direct et sans délai, comme un patrimoine génétique acquis entre deux générations.

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Mais voilà que de nouveaux supports ont jailli. Des médias virtuels, volatiles, voire volages dans leurs errances binaires et fulgurantes comme la lumière. Le Monde-papier, lui, a pris le train ou l’avion ; ou bien son contenu a emprunté un TGV électronique qui, en un éclair, l’a propulsé chez un imprimeur régional. L’usine s’est mise à tourner au plus vite, en sorte que ma gazette, à la grâce du facteur, parviendra le lendemain dans ma boîte.

Le miracle, pourtant, ne produit plus sa magie. À cette heure de l’après-midi, déjà, j’ai pu picorer le contenu du journal et même, par ce blog, j’en aurai recyclé un morceau, aussitôt renvoyé dans le cosmos électronique. Si bien que mon facteur aura perdu de son aura. Il n’est plus, désormais, le colporteur physique des nouvellesl le lien avec le monde du dehors. Il ne m’apporte plus, pour ainsi dire, que de l’imprimé (défraîchi), des factures, de la pub… À l’occasion, rare, je reçois de lui, comme un don du ciel, et en tout cas de l’Amitié, des nouvelles manuscrites, dans une enveloppe joliment ornée d’un timbre. Oh ! une Lettre du Dernier des Mohicans…

Le fait est là, mon journal me parvient dans une quasi indifférence, comme s’il n’était plus porteur de signes neufs. Défloré avant même d’être ouvert. Obsolète avant même d’avoir été. Ajouté à cela – signe des temps aseptisés –, cette fâcheuse capote anglaise de plastique qui emballe le produit comme une marchandise surgelée, parmi d’autres catalogues et avis d’imposition. Si bien que, de plus en plus souvent, sans quitter leur préservatif, mes Monde s’accumulent comme des « organes d’information » flaccides – manière tournicotée pour dire que tout ça n’est finalement plus très bandant.

Terrible injustice de la modernité techniciste qui sacrifie sur son autel un système de production en principe noble et, pire encore, le désacralise puis le galvaude dans un flot indifférencié de signaux virtuels. En occupant tous les espaces possibles, l’information médiatique est devenue un océan sauvage et pollué, traversé par des hordes de pirates menaçant d’imposer leurs mœurs incertaines.

Tout cela alors que la production d’information demeure une des rares qui ne soient pas externalisables – on n’imagine pas Le Parisien ou Le Télégramme de Brest rédigé à Pékin. Alors que le journal papier demeure la vache à lait du monde journalistique : c’est aux mamelles du journal – et de quelques rares agences – que viennent téter les rédactions audio-visuelles et de magazines ; c’est là qu’elles puisent leurs sujets, qu’elles les pillent le plus souvent et – heureusement pour la presse –, c’est à partir de là qu’elles les maltraitent, laissant ainsi au journal, encore pour un moment, le traitement de la «substantifique moelle».


Le journal-journal s’en sort encore ainsi. Il s’en sort généralement mal, mais il peut encore caresser quelque espoir. Précisément autour de la transformation de l’outil. Sans doute va-t-il devoir abandonner le support papier dont le choix et l’usage éventuel reviendra au lecteur lui-même. Au journal la production de l’information, exclusive de sa transformation matérielle ; à l’« usager » le choix d’une impression à domicile sur le mode de son choix : format, qualité de papier et d’impression, sélection d’articles, style de mise en forme, etc. J’ai déjà exploré cette hypothèse, désormais plausible, dans un long article toujours actuel donc : « Les journaux sont foutus, vive les  journalistes ! ».

Il ne s’en faut plus que de quelques années pendant lesquelles la technologie aura épuisé ses possibles et montré ses limites. À savoir que ce n’est pas elle qui, en fin de compte, décide de tout ; qu’elle n’est jamais que l’outil servile au pied duquel l’Homme libre ne devrait jamais se prosterner. Que l’information est une matière trop noble pour être abandonnée à la piraterie la plus vile. Que l’information est, pareillement, un bien universel,  commun à toute l’humanité et trop précieuse pour être confiée à une caste de médiacrates. Que la révolution « bloguiste » aura ajouté dans les faits – puisqu’elle résidait déjà dans les principes, sans manger trop de pain – le droit fondamental des peuples à l’information augmenté de celui, individuel, de cultiver son propre champ informatif ; de s’assurer de la qualité non polluante (les OGM de l’info vulgaire et mondialisée) des champs voisins, surtout s’ils pratiquent la culture intensive ; et ainsi de mettre fin à quelques siècles de monopole journalistique, voire d’oligopole.

La révolution des blogs, c’est peut-être bien cette révolution de velours qui, affirmant aussi le droit à l’expression publique, pose le droit à la critique de l’information, le droit d’accès aux systèmes médiatiques ; c’est peut-être aussi, comme il a été dit, la naissance d’un journalisme plus horizontal, d’un journalisme civique placé sous le contrôle actif des citoyens.

Reste aux éditeurs à opter pour l’information – matière spécifique à haute valeur démocratique – ou pour la marchandise vulgaire. Ce qui ne revient pas pour autant à opposer profit et gratuité. L’information réelle a un coût réel. Quant à la gratuité, elle n’est qu’apparente, bien entendu, puisque supportée par le financement indirect du consommateur. Mais laissons pour aujourd’hui la question de la publicité.

La crise des médias d’information pourrait donc bien constituer une chance pour le monde médiatique et pour les journalistes : une réelle exigence citoyenne pourrait être salutaire à la profession d’informer qui, depuis trop longtemps, a perdu de vue ses fondamentaux.

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commentaires

Bernard Lagune 10/02/2006 13:15

Un qui ne doit pas aimer les blogueurs : Bernard Guetta.
Dans télérama du 4 au 10 février dans le dossier "France Inter écoutez la divergence" il explique:
"Ce qui m'intéresse aujourd'hui c'est le phénomène qui .............. porte les auditeurs, lecteurs, ou téléspectateurs à se méfier systématiquement de ce qu'ils entendent, lisent ou voient..... On vit dans un monde où les gens de gauche ne ne croient plus aux partis de gauche. Idem pour la droite. On ne croit plus aux médiateurs : journalistes, médecins, curés, professeurs. Si l'on ne croit plus aux médiateurs, on ne croit plus aux médiations, donc à la démocratie. C'est très grave."
Cest-y pas mignon et d'une logique implacable ?
Bernard Lagune
 
 

Gérard Ponthieu 10/02/2006 17:22

>> Bernard : Implacable, oui, et explicable s'agissant de Guetta qui, par son raisonnement, se conforte dans son rôle de médiateur – sous entendu objectif, neutre ou en tout cas "pédagogue" comme il disait au moment du référendum. Or, c'est précidément parce qu'il est sorti de ce rôle qu'il a été contesté, et même rejeté par une bonne partie des auditeur d'Inter. "Se méfier systématiquement", c'est exagéré ! Et si ça pouvait être vrai ! Car ça voudrait dire que l'esprit critique est bien en éveil – ce qui constitue un vrai signe de démocratie vivante.