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25 avril 2006 2 25 /04 /avril /2006 11:50





Tchernobyl, 26 avril 1986. Un avant et un après. Une nouvelle donne politique, économique, écologique, humaine. Et chronologique. Comme pour Jésus-Christ, sur un tout autre registre et pour ceux qui s'y réfèrent, on devra marquer le temps de cette borne noire. Avant ou après T-86. Nous sommes en l'an 20 après T-86.

Voilà vingt ans que s'est produit ce drame sans précédent dans l'Histoire. Vingt ans de souffrances pour des milliers de victimes du « sida nucléaire ». Vingt ans de mensonges aujourd'hui à peine écornés. Ainsi ces films, photos, témoignages, articles, documents qui commencent à sortir du noir absolu, absolutiste. Timide levée du voile – noir –, qu'une omerta, farouchement, maintient en ses quatre coins. Pouvoirs de l'argent, de la Technologie comme rapport totalitaire au monde, classement de l'humain comme sous-valeur. Si timide, en terme de conscience universelle, cette levée du voile demeure symbolique. Certes, elle permet de mettre cartes sur table. Pour une partie de poker menteur.

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Dans la quinzaine précédant l'anniversaire de l'accident, la télé française a notamment diffusé cinq ou six films remarquables. Mais pour les couche-tard, sur des chaînes secondaires. Rien sur TF1, certes. Ni sur France 2, hélas – si j'ai bien lu les programmes. France 3 a diffusé « La Bataille de Tchernobyl » [de Thomas Johnson, excellent], mais à 23 heures 20.

Arte aussi a livré une soirée « théma » : deux documentaires remarquables, notamment celui de Wladimir Tcherkoff, « Le Piège atomique ». On y croise, les yeux dans les yeux – et c'en est à pleurer – le peuple des victimes, piégées, oui, comme des rats, dans cette démence idéologique, techniciste et pour tout dire absolutiste. Sur les terres ravagées à jamais – presqu'une moitié de la France qui serait contaminée ! –, quelques paysans ont refusé de partir, ou sont revenus. Telle cette paysanne biélorusse en blouse fleurie. Elle survit avec son unique vache dans sa campagne qu'elle continue à trouver si belle. Tel ce petit père de 80 ans à large casquette, au teint gris et au récit désespéré et poignant : « On a eu le socialisme, le communisme… maintenant c'est « ça »! Je peux vous dire : En quatre-vingts ans, je n'ai pas connu huit jours heureux ! » Et de remercier l'équipe de cinéma de lui avoir rendu visite…

Le film, ensuite, fait témoigner des « liquidateurs », prolos et soldats réquisitionnés pour dompter le monstre. Il y en eut entre 500.000 et 800.000 (pas de chiffres officiels, pas de statistiques, tout dans le Secret et le Mensonge). Ils y allèrent, à la pelle, pousser dans le gouffre les débris projetés d'uranium ou de graphite. Radiations plein pot, protections dérisoires, inconscience, abnégation et héroïsme mêlés. Parfois arrosés de vodka – "ça protégeait!". Quatre-vingt dix secondes au pas de course, température + 100°. Perte des repères temporels, ils restaient souvent plusieurs minutes. Goût de métal dans la bouche, les dents comme disparues. Il fallait bien ! Même les robots ne tenaient pas le coup : tous grillés en quelques minutes !

Ils racontent l'enfer, pleurent au souvenir de leurs copains morts. N'en veulent à personne, dans une apparente sérénité. Ils ont touché l'équivalent d'une centaine d'euros. Et une médaille. L'un d'eux, en fauteuil roulant, le souffle court, répète à plusieurs reprises « C'était il y a longtemps et ce n'est pas vrai ».

On verra aussi ces enfants aux regards graves de vieux, atteints de cancers, le cou difforme ou alors malformés parce que conçus après T-86. Enfants monstrueux de Tchernobyl à qui manquent un bras, une jambe, ou affublés de becs de lièvre – pour ce qui est du visible. Ex-physicien du nucléaire revenu de toutes ses illusions technicistes, aujourd'hui engagé contre l'atome, Vassili Nesterenko avance des chiffres : 23% d'enfants d'un seul village atteints de cataracte ou de cécité, 85% de problèmes cardiaques, de gastrites, d'ulcères…

Mais, pour la fin de cette Théma,  le « meilleur » était à venir sous la forme annoncée d'un « débat ». Le journaliste allemand de la chaîne se trouvait face à un dénommé Jean-Bernard Chérié, présenté comme « délégué de l'IRSN pour EUROSAFE » – donc, ça devait être un important, un ponte… En fait, le prototype même du technocrate-à-langue-de-bois, espèce non appelée à muter, même sous hautes radiations. Rien à tirer de cet aimable entretien entre gens policés. Sauf l'injure portée aux témoignages précédents et, par delà, aux victimes passées, actuelles et à venir de la catastrophe T-86. Une injure non-voulue, certes. Juste l'ordinaire parole froide, sans chair, des chantres du Progrès.

Ce type, payé par le Système nucléocrate saurait-il recracher autre chose que son jargon de perroquet embrouillassé ? Mais à considérer son discours non verbal – corps rigide, langue sèche et expressions ensuquées –, on pouvait, sous l'absence de conviction, deviner chez ce larbin si mal à l'aise une probable souffrance interne. Le prix à payer (combien, au fait ?) pour la parole non libre, celle de « la voix de son maître ».

Une ex-députée soviétique et ex-ingénieure du nucléaire, a trouvé la formule-choc : Le plus grave, dit-elle en substance dans l'un des documentaires, ce n'est pas le césium 137 , ni le plutonium 239, c'est le M-86, le Mensonge de Tchernobyl. Relevons en passant que ledit Mensonge – sans doute aussi vieux que l'humanité et, dans sa forme moderne, aussi vieux que la politique – est à la fois conséquence et cause de la catastrophe. C'est bien le Mensonge politique, étatique, névrotique du stalinisme agonisant qui a engendré la fatale réaction en chaîne. Produire, produire, produire ! Et d'abord au profit du système militaro-industriel, héritier du « gosplan » léniniste. Hors de quoi, point de salut. Exit l'individu, vive la donnée chiffrée, brute, brutale, assassine. Ce régime avait déjà sacrifié des millions d'êtres ; il n'allait tout de même pas se gêner pour quelques milliers d'autres !

Comme le ver dans la pomme, le Mensonge avait pourri le fruit amer du stalinisme. Les ingénieurs de Tchernobyl ignoraient les paramètres réels du fonctionnement des installations car les concepteurs – militaires ou au service de l'armée – les gardaient sous le boisseau du secret d'État. Nous étions toujours en « guerre froide », en dépit de Gorbatchev. Tandis que le cow-boy Reagan rêvait de sa « guerre des étoiles ». La centrale de Tchernobyl  – quatre réacteurs, prévue pour douze ! – était censée produire du courant, certes, mais à base de plutonium et pour nourrir les ogives nucléaires pointées sur l'Occident. Le directeur de la centrale était un apparatchik; son adjoint rêvait de gagner quelques galons. L'expérience qu'il allait mener devait lui assurer une promotion. Car elle n'avait pas pu être conduite avant la mise en service du réacteur, vieux seulement de deux ans. Ce Dr Folamour alla donc au bout de ses désirs de pouvoir, en dépit des objections de ses proches collaborateurs inquiets des manœuvres ordonnées à l'encontre de la sûreté. [Il fut l'un des rares survivants de l'équipe sur place, il est mort après quelques années de prison].

Autre face du M-86 : sa variante politique qui s'évertua, si l'on ose dire, à taire la terrible réalité. Gorbatchev lui-même ne fut averti de la gravité de la situation que 48 heures après l'explosion! Ce qui ne l'empêcha pas, sans doutre aussi au nom de la « Glasnost », de maintenir les fameuses cérémonies soviétiques du 1er mai. Lesquelles, par un soleil radieux, exposèrent à l'invisible nuage mortifère des centaines de milliers de Russes, d'Ukrainiens et de Biélorusses. Sans parler, notamment, de ces autres milliers de Français qu'un autre – le même, en réalité – Mensonge d'État, avait empêchés de se mettre à l'abri, comme ils auraient dû ! J'en fus, ainsi que ma blonde et notre petite dernière, de quelques mois. Le ciel était sans doute aussi bleu qu'à Moscou ou à Kiev et Minsk. Nous avons déjeuné sur la terrasse, rejoints par un copain de passage. Belle journée !

On savait bien, cette histoire d'accident dans une lointaine centrale nucléaire… Mais les infos coulaient, rassurantes, comme le long et paisible fleuve de l'intox. Ce même fleuve infernal, ce Léthé chargé de mort qui, toujours, aujourd'hui, menace nos vies car il irrigue de son poison nos fragiles, cupides et coupables systèmes médiatiques ! C'est notamment de là que date mon credo renforcé en un journalisme du doute méthodique. Ne rien croire qui ne soit vérifié, recoupé, deux fois, trois plutôt, et même plus ! Et se méfier des sources aussi apparemment limpides qu'un nuage radioactif.

De ce côté-ci de la vertu politique, oeuvraient une bande de politiciens enivrés du pouvoir nouveau : 1986, première cohabitation, Chirac et sa clique aux affaires depuis le 20 mars : Charles Pasqua (intérieur), Michèle Barzac (santé publique), Alain Carignon (environnement), Alain Madelin (industrie et recherche) et François Guillaume (agriculture). On n'allait tout de même pas gâcher la fête pour quelques becquerels ! Le Secret fut convoqué. Silence radio jusque sur les télés et journaux dominants. Sauf pour la météo et Brigitte Simonetta, innocente nunuche rassurant le peuple de France : seul de toute l'Europe, il était abrité par le bienveillant anticyclone des Açores !

Le 6 mai, une semaine après la catastrophe, François Guillaume déclare : « Le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l'accident de Tchernobyl ». Le patron des agriculteurs productivistes avait choisi et le gouvernement avec lui : priorité au lait et à la salade !, protection des revenus agricoles. Même sens humanitaire, avec onction « scientifique », exprimé par celui qui allait devenir le plus fameux des garde-barrières, le professeur Pelllerin…

L'économie d'abord. Après on verrait bien. D'ailleurs, on a vu. Pelllerin, Guillaume et tous les autres conjurés de l'omerta s'en sont remis comme d'une grippe. A côté de quoi, pourtant, l'affaire du sang contaminé pourrait ne sembler qu'une bluette (bien que non négligeable, cela va sans dire).

Le Mensonge toujours. Celui des médias moutonniers, emportés dans le même élan crédule. Je parle des médias dominants, pas des feuilles écologistes (mais je crois bien que La Gueule ouverte avait déjà cessé de paraître), ni de ces scientifiques qui se mobilisèrent, tels ceux qui fondèrent alors la CRIIRAD (laboratoire indépendant installé à Valence) comme contre-pouvoir scientifique aux assauts de la communication étatique corrompue.

Rendons à César, en l'occurrence Jean-Claude Bourret d'avoir été l'un des tout premiers journalistes de média dominant (TF1) à douter du credo officiel. C'est lui qui – de retour d'Italie où des mesures de protection publique avaient été prises – invita le Pelllerin en direct et, l'ayant placé face à Monique Serré, chercheuse au CNRS, aboutit à faire apparaître sa filouterie de contrebandier pseudo scientifique. On était déjà le 10 mai, la duperie d'État durait depuis quinze jours.

Mensonge. Les balises de toutes les centrales et installations nucléaires, ainsi que celles de certaines casernes de pompiers (comme à Ajaccio) s'étaient déclenchées, accusant des taux de radioactivité dix fois supérieurs à la normale ! Préfets, ministres, premier ministre: tous savaient ! Mitterrand avait-il été réellement informé de ces niveaux anormaux de radioactivité ? On ne sait trop.

Et viennent alors pérorer devant micros et caméras les Barzac (Michèle, ministre de la santé !), les Madelin (Alain, ministre de quoi déjà ?, de l'industrie pardi !) assurant tout sourire de VRP qu'on pouvait consommer fruits et légumes en toute sécurité. [Je ne peux me priver de rappeler que c'est de ce même Madelin qu'est sorti le fameux aphorisme selon lequel « la nature sait toujours réparer les erreurs humaines »… C'est vrai, après tout : il suffira de 25.000 ans au plutonium 239 répandu autour de Tchernobyl pour perdre la moitié de sa nocivité !]

Mensonge encore, toujours. Tchernobyl n'était pas la vieillerie dépassée que l'occident s'est complu à dénigrer. C'était une centrale moderne, récente (le réacteur 4 fonctionnait depuis deux ans), performante – au sens des dogmes technicistes. Avec des défauts qui, une fois identifiés, s'avéraient gérables – toujours selon les mêmes dogmes. Pas plus dangereuse que les autres, au fond. Pas moins non plus. Voilà justement ce qu'il fallait se refuser à admettre, sous peine de remettre en cause le tout nucléaire alors triomphant (sortie de choc pétrolier).

Les occidentaux optèrent alors pour une critique technique de la filière RBMK (Reaktor Bolchoi Mochtchnosti Kanalni), considérée comme bien inférieure à la filière américaine Westinghouse généralisée dans le « rest of the world » et notamment en France (52 réacteurs de ce type aujourd'hui). Pourtant, le 28 mars 1979,  l'un des plus importants accidents de l'histoire de l'énergie électronucléaire s'est produit dans la centrale nucléaire de Three Mile Island, en Pennsylvanie, aux Etats-Unis. Fonctionnant depuis trois mois, le cœur du réacteur numéro 2 a fondu et a été mis définitivement hors service. Il s'en est fallu d'une heure pour que l'enceinte de confinement n'explose, provoquant un Tchernobyl américain !

Ce « miracle » a aussi permis aux nucléocrates de forger un mensonge de plus : celui concernant la fameuse enceinte de confinement d'un mètre d'épaisseur. Cette cloche de béton en principe hermétique – en fait, la plupart deviennent poreuses en vieillissant ! – n'existant pas dans les installation type RBMK, l'argument en fut tiré d'une écrasante supériorité des centrales occidentales. Argument illusionniste : EDF et les organismes de sûreté ont tous intégré dans leurs scénarios de catastrophe l'hypothèse de l'explosion de cette enceinte en cas de fusion du cœur d'un réacteur (production incontrôlée d'hydrogène détonnant). On sait aussi que lesdites enceintes ne résisteraient ni à un séisme important, ni à une attaque terroriste du genre 11 septembre 2001.

Quant à Tchernobyl, les Soviétiques, bien sûr, accablèrent les responsables techniques locaux. Erreurs humaines contre erreurs techniques. Un point partout et le système politico-nucléaire était sauf. Un accord, à base de secret, fut même conclu lors de l'officielle conférence tenue à huis clos à Vienne en août 1986 : taire la réalité pour « ne pas affoler les populations » ! Ce qui, en novlangue (de bois), de Moscou à Paris, Washington, Vienne traduisait une seule et même obsession : préserver à tout prix le credo nucléaire, sa religion scientiste et capitaliste (le gros mot), ses papes inquisiteurs de l'internationale mensongère.

C'est ainsi que de cette conférence, sous la houlette de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), présidée par Hans Blix – on le retrouvera plus tard en Irak en version surmédiatisée –, sortiront des estimations chiffrées du nombre des victimes : aberrantes, attentatoires à l'Histoire. Estimations officielles toujours avancées – à la baisse ! – par les mêmes sources et vingt ans plus tard.

Et le Mensonge perdure, aujourd'hui même. Certes, on peut parler de Tchernobyl, montrer et dire pratiquement ce qu'on veut. Car les contre-feux ont été allumés depuis toujours – c'est-à-dire depuis qu'existe le secret militaire lié à l'arme atomique. Tandis que la guerre mondiale, aujourd'hui s'est transposée – transmutée – dans le champ généralisé de la marchandise et de la finance. Le Dogme des dogmes posant la Croissance comme Absolu intouchable, comme Totalité globalisée, interdit toute critique de cette fuite en avant productiviste qui menace l'avenir de l'humanité. « Interdire » n'est d'ailleurs pas nécessaire tant l'évidence s'est imposée – gloire à la com' ! – comme une seconde « nature », tant le dogme s'est trouvé « naturalisé », intégré au processus de mort sous le masque de la vie.

On peut voir là l'une des « victoires » du néolibéralisme et de leurs théoriciens, les néo-conservateurs états-uniens prônant la religion de la (dé)régulation par le tout-marché. L'autre religion dominante du tout-État ayant fondu avec l'uranium de Tchernobyl, ont surgi les « irradiés d'Allah » au Pakistan et aujourd'hui en Iran. Bombe ou pas, la question du nucléaire me paraît aussi spécieuse que celle portant sur la « modération » de l'islamisme. Quand les hommes succombent à la folie prométhéenne, se prennent pour des porte-feu invincibles, quel espoir reste-t-il à la paix, à l'idéal, à la fraternité, à l'amour ?

Aujourd'hui s'annonce la fin du pétrole. Non, je rectifie, « on » annonce la fin du pétrole comme une Apocalypse dont le danger serait imminent. Et pour cause, « on » a laissé venir la crise. « On » a dénigré les énergies renouvelables et toutes autres alternatives à l'effrénée consommation énergétique. « On » ressort donc la même carte, biseautée, de sa manche d'illusionniste : le nucléaire. Comme si la fin du pétrole ne datait pas de son début! Je me souviens pourtant, gamin, avoir entendu dans le poste cette sornette qui, alors, m'avait interloqué, et selon laquelle « il y avait tant de pétrole dans le monde que jamais on n'en verrait la fin » ! Aujourd'hui, l'humanité chancelle au bord du gouffre, empiffrée jusqu'à étouffement dans son « progrès ». Mais ses affairistes, de plus belle, continuent à prospérer en fabriquant des 4x4 pour le bonheur de millions de Chinois, proto-communistes néo-convertis à la religion marchande.

Le nucléaire a vraiment de l'avenir. Plus que l'Homme. Tellement plus que l'homo-tchernobylus, survivant maladif et sans joie. Je revois ces visages blêmes d'enfants aux regards durs et enfoncés, ces femmes et ces hommes rongés du dedans par le manque à vivre, la vie impossible. Cinq millions de déportés, des villages rasés, des villes désertées, des forêts et des champs contaminés à jamais. Des territoires rendus inhabitables pour des siècles. Des générations traumatisées au plus profond des corps, des âmes. Et même des gènes, pour ce qui est de l'avenir.

Voilà aussi pourquoi ce vingtième anniversaire sonne creux dans les opinions générales. Des faits surnagent « dans l'actu », flottant dans l'absence de sens, un certain vide événementiel, le spectacle du monde pour un monde du spectacle. Cette semaine Tchernobyl, puis « le mois du blanc », les soldes, la vie moderne… Si « à toute chose  malheur est bon », en cherchant bien… peut-être pourrait-on accorder un crédit à la catastrophe T-86 : d'avoir rabattu le caquet des nucléocrates arrogants. Enfin, un peu et en apparence. Car, entre temps, les mêmes ont eu le loisir de s'exercer à la com', histoire de fourbir des arguments spécieux, sur l'air ingénu de la « transparence », auprès des médias vendus aux industriels. Sans oublier, retourné comme un doigt de gant, le fameux « risque-zéro-qui-n'existe-pas » ! Et c'est bien là le problème, le point noir, abyssal, d'où a jailli le feu de l'enfer. C'était à Tchernobyl, Ukraine, comme ce pourrait l'être de l'un ou l'autre de ces 443 réacteurs nucléaires implantés dans le monde [source: AIEA], « tous plus sûrs les uns que les autres ». Souvenons-nous, la probabilité – cette « science » imbécile – avait prédit pour Tchernobyl : un risque sur deux millions. Comme au loto, version sinistre.

On peut bien claironner de grandes œuvres télévisuelles sur « les origines de l'Homme », rameuter le banc et l'arrière-croupe des fils de pub', de com' et autres lobbyistes. Et faire « de l'audience » pour la bonne cause. Le passé, le bon passé bien lointain, sans conséquences tangibles, actuelles : oui, ça on sait le « promotionner » en « prime time » et en « tête-de-gondole » de tous les supermarchés du monde.

T-86, tragédie moderne. Ne pas manquer de lire La Supplication, de Svetlana Alexievitch (éd. J'ai lu), qui a recueilli des paroles de survivants, la plupart de ses compatriotes biélorusses. Des hommes et des femmes simples. Des Héros. Sans eux, nous ne serions peut-être pas là à deviser sur leur apocalypse ; car elle serait devenue la nôtre aussi. Ce demi-million de « liquidateurs », à l'instant, je me demande où, dans quel pays de la planète on trouverait aujourd'hui à les lever pour, à mains nues, affronter le diable.

En ce jour tristement anniversaire, Svetlana Alexievitch a écrit dans Le Monde : « Vingt ans se sont écoulés depuis la catastrophe et, pourtant, la question essentielle reste pour moi : suis-je en train de témoigner du passé ou de l'avenir ? Je considère pour ma part Tchernobyl comme le début d'une nouvelle histoire. L'homme s'est trouvé placé devant la nécessité de revoir toutes ses représentations de lui-même et du monde. »

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Published by Gérard Ponthieu - dans Suites de "c'est pour dire"
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commentaires

marion 09/06/2006 11:42

Jeune étudiante en bts et interresée par l'information, je suis tombée sur cet article par hasard en surfant sur la toile.
Je trouve qu'il est vraiment bien fait, et qu'il nous pousse à réfléchir.
Mais j'ai cette question, le journaliste étant créditeur de la transmission d'info, si ca source est fausse, peut-il déhontologiquement être tenue responsable?

Gérard Ponthieu 09/06/2006 12:59

Bonjour Marion. Question de fond ! Pour moi (je ne suis pas seul !) un journaliste est délégué par son public (le peuple si on veut) au nom du droit de celui-ci à l'information; c'est un des droits fondamentaux en démocratie. Son métier consiste donc à exercer ce droit, et cela selon des règles professionnelles dont l'une des principales consiste à vérifier les faits, et donc les sources elles-mêmes. En ce sens, il présente une sorte de garantie de véracité, de laquelle peut naître une confiance entre lui et ledit public. MAIS : cette "commodité" ne retire cependant pas cet autre droit du public à exercer son propre esprit critique ! A chacun, comme tout citoyen, d'exercer aussi son droit à l'information, en veillant à ne pas se faire embobiner…Qu'en pensez-vous?Gérard Ponthieu

Nat 28/04/2006 18:51

Votre titre me semble parfaitement adéquat: les mensonges abondent :-(http://www.makarevitch.org/rant/IAEA/tchernobyl-200509/tchernobyl.html#chrono