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17 avril 2005 7 17 /04 /avril /2005 22:00

Religion, scénographie médiatique. Régis Debray interroge la société des hommes sur son besoin d’imaginaire et de sacralité

Heureusement qu’il a été là, Debray Régis, pour apporter son regard salutaire sur l’assemblée mondialisée d’aveugles et de paralytiques de la pensée. Non pas qu’ils eussent été timbrés, ces papolâtres amassés. Car justement, tel est bien le propos du philosophe que d’observer, d’analyser, de réfléchir en finesse. « Élucider les mystères et paradoxes de la transmission culturelle », c’est ainsi que Debray définit la médiologie, « science » ou branche du savoir dont il est l’inventeur, ou seulement le continuateur, dans la lignée des Victor Hugo, Walter Benjamin, Valéry, McLuhan, …




Avec les comportements religieux, Régis Debray nage dans son élément de prédilection. Le mort du pape l’a donc porté aux anges. Il nous en a un peu (car il se méfie – à juste titre – des médias de masse) fait profiter à la radio et dans Arrêt sur images. Son entretien à Libé lui permet d’aller plus loin ; c’est la force de l’écrit, même si la forme de départ est orale. Parce que l’interview est bien menée. Même si elle démarre mal sur un clicheton de l’air du temps, à savoir la « fameuse prophétie de Malraux sur le XXIe siècle qui “sera religieux ou ne sera pas” ».

Cette ratée de départ n’empêche nullement Debray d’embrayer sur le « mot » en question, à l’origine plus que douteuse et exprimant une totale banalité, pour en venir à la source même du phénomène religieux. Car Malraux « savait bien que la science est incapable de relier les hommes entre eux, et que la mise en relation des consciences les unes avec les autres est... imaginaire ou n'est pas. » Ce qui est en cause ici c’est une forme de croyance autre, sourcée aux Lumières mais forgée au XIXe siècle, selon laquelle la raison, la rationalité viendraient à bout du religieux en tant que manifestation irrationnelle. « C'est un credo assez comique, poursuit Régis Debray, mais ne sous-estimons pas sa force d'inertie parmi nous. Elle sous-tend par exemple le rapport Thelot sur l'école, applaudi par tous, où le fait religieux n'est même pas mentionné, pas plus que le fait artistique ».



Oui mais, cette « émotion universelle » surgie lors de la mort du pape ? « Émotion est un terme passe-partout, dont raffolent les médias pour amalgamer le postiche et l'authentique. Le mot est trop faible pour un catholique pratiquant, qui a ressenti un vrai chagrin. Et trop fort pour le spectateur lambda, simplement impressionné, éberlué par l'émotion des autres, et que le décorum fascine. » Quant à l’universalité, « Osera-t-on noter que le globe moins l'Inde, la Chine et le bloc orthodoxe, c'est un demi-universel ? ».

Et la notion de « communion » ? « Il y a une joie à se rassembler, il y a un bonheur intense à se fondre au coude à coude dans une foule organisée. Notre déficit cérémoniel crée un vide à combler. Les philosophes dans le vent depuis cinquante ans, individualistes et libertaires, antitotalitaires et libéraux, parlent de cette euphorie comme d'une basse et vilaine écume. Ils parlent droits, sexe, langage, liberté, valeurs. Mais plus jamais de fraternité. Communautaire est un vilain mot. Communisme est obscène, où il y avait pourtant communion. Ne parlons pas de la patrie et du Parti. On ne va plus au meeting ni à la guerre. Les rites civiques s'effacent. Alors, que reste-t-il ? Le sport et le pape. Sans oublier le concert rock et les raves parties, miniproduits de substitution pour les jeunes, ou encore les sectes, pour les paumés. Je ne les mets pas sur le même plan, mais l'inconscient collectif fait feu de tout bois. Toutes les communautés consistantes sont imaginaires. »

Debray s’attarde ensuite à montrer en quoi la religion catholique est « médiatique par la force des choses », la seule « à avoir légitimé l'utilisation des images », au risque de « basculer de l'icône vers l'idole. Au lieu de vénérer par l'image visible la réalité invisible qu'elle indique, Dieu ou le Christ, c'est l'image de son représentant qu'on se met à adorer. Et l'idole devient totem. La doctrine s'abîme en scénographie. » Avec cette conséquence en quelque sorte politique : « L'hypervisibilité du Chef ou du Porte-parole agit toujours dans le sens autoritaire, que ce soit au forum ou à l'église, puisqu'elle court-circuite les organes intermédiaires de l'institution.[…] Le lieu de la vérité n'est plus dans l'Écriture, ni dans l'Institution, mais dans la personne du Chef, ce qui est la définition même de la secte.»

L’anticléricalisme éculé apparaît aussi comme un effet de ces dérives, formant avec la bondieuserie exacerbée, ce que Debray qualifie de « couple bourgeois très vieux jeu, increvable. » Le remède pourrait venir d’« une meilleure formation à l'histoire des religions [qui] relativiserait les choses, diminuerait l'effet de sidération produit par la méconnaissance des rituels, des mots latins, des traditions, des organes de la curie romaine, le plus vieux gouvernement du monde. » Il faudrait aussi « déconstruire radicalement » le mot même de religion, « un mot piège, une taie sur l’œil occidental » : « Il y a des religions sans Dieu, et même sans credo. Les Écritures, les dogmes, le clergé, la Révélation n'ont rien d'universel. Ce qui est universel, c'est le sacré ; et l'idée qu'on puisse organiser des sociétés sans référence à un point de sacralité, qu'il soit laïc ou confessionnel, historique ou surnaturel, relève de ce qu'on pourrait appeler, en pastichant Freud, l'illusion antireligieuse des sociétés de marché. »

Poursuivant l’idée de sacralité comme pierre fondatrice de toute société humaine, Régis Debray s’oppose en quelque sorte à l’inanité du politique, et singulièrement celui que nous connaissons : « Non, ni la norme juridique ni l'intérêt économique ne suffisent à créer une consistance collective, un sentiment d'appartenance, ou la sensation d'un destin partagé. Un principe d'unité est indispensable, et ce principe, qui peut être divin ou humain, surnaturel ou mythologique, est nécessairement supérieur au plan d'immanence où l'on se meut. » L’observation englobe le jeu politicien actuel. Je note à ce propos que le débat autour du traité européen – et le traité lui-même, à commencer – manque singulièrement de cette « consistance collective » qui donnerait corps à un sentiment de « destin partagé », en lieu et place d’un code du commerce. *

Enfin, Debray conclut son entretien sur un sujet qui « m’interpelle » et aussi m’éclaire en l’occurrence. J’avais ici abordé la question du phénomène religieux sous l’angle d’un possible ancrage biologique [lire : Mort du pape. Sermon sur une question : qu’est-ce qu’un événement ?]. Debray apporte une nuance de taille sur ce point en distinguant le religieux du sacré, distinction très éclairante, en ce qui me concerne du moins, s’agissant de mieux comprendre le comportement des humains face aux assauts de ce que nous dénommons trop vaguement l’ « irrationnel » : « “Que deviendrions-nous, demandait Paul Valéry, sans le secours de ce qui n'existe pas ?” C'est ce que j'appelle la communion, terme neutre, état de fait, ni bien ni mal. Et dont les religions révélées sont une version tardive, et, dans l'histoire de l'humanité, marginale. »

« La première sépulture connue, précise Debray, remonte à 300 000 ans d'ici –premier indice d'une croyance en l'invisible. Le Dieu unique et personnel remonte à 2.500 ans. A l'échelle anthropologique, l'affrontement des pro-Dieu et des anti-Dieu, c'est aussi intéressant qu'une compétition électorale à Pontault-Combault. On amuse la galerie avec un faux problème. » Ce que j’appelle remettre à l’heure les pendules célestes.

→ Version intégrale sur le site de Libé : Le catholicisme romain a toujours été à la pointe de l'invention médiatique

→ Images : Régis Debray dans la lucarne d'Arrêt sur images.

* Le « débat » Chirac-jeunes à la télé [14/04/05] est à cet égard symptomatique du discours tournant à vide. Vide de sens total.

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