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25 avril 2005 1 25 /04 /avril /2005 22:00

France 2. Des journalistes frappés de surdité, un médiateur qui jette l’éponge


Le grand péril qui guette les journalistes et les systèmes médiatiques qui les englobent, c’est la perte de références extérieures et, pire encore, l’auto-référencement. Cela peut aller jusqu’à la surdité. Comme pour la rédaction de France 2 dont la patronne, Arlette Chabot, refuse d’entendre les milliers de protestations du public répercutées par le médiateur, Jean-Claude Allanic. Lequel ne se prive pas d’ajouter une bonne dose critique, qu’il s’agisse de la mort du pape ou de la campagne référendaire.


Selon Le Monde [26/04/05], « Allanic indique avoir reçu 2.500 messages de téléspectateurs. Du jamais vu ! "A 90% le sentiment de saturation l'emporte, les 10% restants sont des témoignages de satisfaction".

« Si, pour le médiateur, "les uns et les autres méritent au même titre notre écoute et notre considération", il souligne que la rédaction "ne peut pas faire l'économie d'une réflexion plus profonde sur l'exercice de [son] métier de journaliste de service public dans un environnement outrancièrement soumis aux lois du marketing". » On ne saurait être plus direct.

Un danger semblable guette les politiciens, mais ceux-ci ont sur les journalistes l’avantage – car c’en est un ! – d’être périodiquement soumis à « éjection » lors de poussées électorales… d’ailleurs souvent amplifiées par ces mêmes médias.

Rien de tel pour les systèmes médiatiques, surtout audiovisuels, qui échappent à tout contrôle extérieur manifeste. Ainsi se trouvent-ils atteints par une forme très délétère de consanguinité se manifestant par des symptômes plus ou moins aigus : perte de sens critique, de repères objectifs, de critères éthiques et autres dérèglements aggravant à leur tour un fonctionnement en vase clos. Je m’applique autant que je peux ici à dénoncer ce genre de dérives, à coup de Pantoufles pointant les divers renoncements aux obligations professionnelles, sacrifiant au panurgisme rampant et dévastateur.

La conséquence la plus dommageable d’une telle situation se traduit par la coupure avec le public, ce qui atteint la légitimité même du métier d’informer, à savoir nourrir le droit à l’information, un des droits de l’homme fondamentaux. De ce droit, dont se trouvent mandatés les journalistes, découle pour eux un devoir, le devoir d’informer.

Plus que jamais, en ces temps troublés par la politique et l’économie, la société semble ne pas trouver son compte dans les systèmes informatifs. Singulièrement avec ceux relevant des services publics liés au peuple – oui, c’est bien le mot – par un contrat justement appelé « redevance ». Ce qui veut dire que les rédactions des chaînes publiques sont redevables au public d’une information digne de ce nom : respectueuse des faits, des diversités d’opinions, des grands principes républicains comme l’équité et la laïcité, notamment.

Les autres radios et télévisions aussi devraient être soumises aux mêmes devoirs relevant du journalisme d’information, mais laissons-les à part ici dans la mesure où ces obligations se trouvent écornées par les relations marchandes.

Le danger a été identifié depuis longtemps ; il est d’ailleurs constitutif de l’acte d’informer, comme une sorte de risque du métier. C’est précisément afin de s’en prémunir que certaines rédactions ont mis en place des médiateurs de presse, précisément chargés de réguler les relations, voire les tensions, entre émetteurs et récepteurs de l’information.

La mort du pape et le référendum prochain sur le Traité européen ont porté ces tensions à la pression maximale. Vulgairement parlant, les médias – tous genres confondus et peu ou prou – ont pété les plombs. Un même emballement, une même surenchère ont conduit, et continuent à conduire à des surdoses quantitatives et répétitives, forcément. Mais aussi à du mal-traitement, de la mal-info – à l’image de la mal-bouffe – faisant fi des principes professionnels basiques.

Tout porte à croire, hélas dirais-je, que de tels comportements relèvent davantage de manifestations inconscientes – précisément liées à cet auto-référencement autiste – qu’à des pratiques délibérées. La plupart des journalistes exposés aux critiques, aujourd’hui à propos de l’Europe, avancent généralement des arguments sincères relevant de la « bonne foi ». Ils ne sauraient en effet « fauter » puisqu’ils respectent une loi interne, tacite, non dite, construite autour d’un dogme également auto-construit autour de l’expression « c’est de l’info ». Une expression refermée sur elle-même, sourcée à un empirisme professionnel, renforcée dans les écoles de journalisme [j’en fus et j’en suis encore] où elles sont érigées en sortes de Tables de la Loi.

C’est ainsi que j’analyse l’ « objection » – guillemets, car ce n’en est pas une – d’Arlette Chabot, directrice de l’information de France 2, quand elle répond ceci au médiateur de la chaîne, Jean-Claude Allanic, essayant de faire entendre les protestations dont il est assailli :

« Je ne crois pas que nous en ayons trop fait sur la mort du pape, qui est un événement planétaire et historique, justifie-t-elle. Avec le recul, peut-être que notre couverture a été excessive au moment de son agonie, mais nous étions tous suspendus aux bulletins de santé du Vatican, qui étaient très alarmants. Comme dans toutes les rédactions, il y avait la peur du ratage. »

Cette déclaration, en forme d’aveu, bien qu’involontaire, éclaire bien mon propos ci-dessus. J’ai souligné ce qui, à mon sens, relève:
– de croyances internes : « Je ne crois pas » ;
– d’assertions non démontrées, voire erronées : « événement planétaire et historique » ;
– d’autoréférencement journalistique comme excuse explicative : « mais nous étions tous suspendus » ; « il y avait la peur du ratage » (Qu’est-ce qu’une information « ratée » ? Une information non vérifiée, non recoupée, non objectivée ? Ou bien, une que le concurrent aurait et « nous pas » ?).
– de panurgisme enfin : « comme dans toutes les rédactions ». On se réchauffe à la meute qui, forcément, a « raison ».

En d’autres termes, Arlette Chabot, dit au médiateur de sa chaîne qu’il peut bien aller se faire voir ailleurs. Le message semble avoir porté puisque Jean-Claude Allanic (Le Monde 26/04/05] annonce qu’il jette l’éponge et ne renouvellera pas son mandat à l’échéance de juin : « Je n'ai pas à rougir de ce qui a été fait depuis cinq ans, a-t-il déclaré. Un médiateur est par nature quelqu'un de dérangeant et la fonction est usante physiquement. Il est d'ailleurs sain qu'un autre médiateur prenne ma place, car il ne doit pas y avoir de brouillage entre la fonction et la personne. »

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