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3 mai 2005 2 03 /05 /mai /2005 22:00

Microsoft. Mariage à la française pour baiser Linux


Excellent et salutaire papier de Michel Alberganti [Le Monde 03/05/05] qui, sous le titre « Le oui français à Microsoft » revient sur un sujet crucial passé trop inaperçu : l’accord  entre le géant de l’informatique mondialisée et le lilliputien Institut français de recherche en informatique et en automatique (Inria). Sous l’aspect « coopération technique », c’est un probable cheval de Troie qu’avance Bill Gates dans le champ de l’informatique libre, spécialement contre le système Linux. Cela avec la complicité – ou la naïveté ! – des responsables politiques.

article commence ainsi : « Étrange mariage un mois avant le référendum sur le traité établissant une Constitution pour l'Europe. Mardi 26 avril, l'Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria) a signé un protocole d'accord avec Microsoft pour la création d'un centre de recherche commun à Orsay devant employer 30 personnes début 2006. »

Se méfier des annonces de mariage ! Tout spécialement quand ils sont de la catégorie notariale dite «morganatique», désignant un déséquilibre socio-économique entre les époux. [Non, il ne sera pas ici question des aventures du prince Albert et de son hôtesse de l’air. C’est plus grave encore. (Takavoir !).]

En l’occurrence, il s’agit de l’accouplement de l'une des plus puissantes entreprises américaines, leader mondial en son domaine, avec un institut public de recherche français. Cela dans le but d’enfanter «une recherche en amont sur la sécurité des logiciels et l'application de l'outil informatique à différentes sciences.»

Ne s'agit-il, s’interroge le journaliste du Monde, «que d'une alliance ordinaire dans le cadre de la mondialisation de la recherche fondamentale ?» Auquel cas, ce serait « tout bénéf’ » pour l’institut et les informaticiens français profitant de l'investissement financier et humain du géant américain.



Pas né de la dernière pluie, Michel Alberganti dénonce l’ «incroyable naïveté» qui justifierait ainsi un tel accord. En fait, subodore-t-il, les intentions de Bill Gates sont loin d’être aussi vertueuses. Quelques rappels s’imposent : «Microsoft rechigne depuis un an à obtempérer aux injonctions européennes» visant à préserver la concurrence à l’encontre de Windows. «En 2004, la Commission avait infligé une amende de 497 millions d'euros à Microsoft. Aujourd'hui, elle menace l'entreprise américaine d'une amende de 5 millions de dollars par jour.» [Pourquoi euros une fois, dollars ensuite ? Mystère… et idem ci-dessous].

Microsoft Research, créée en 1991, emploie 700 personnes dans six laboratoires. Budget : la somme faramineuse de 6,8 milliards de dollars. A titre de comparaison, en 2005, le budget civil de la recherche française (BCRD) s'élève à 9,3 milliards d'euros. Autrement dit, une boîte privée comme Microsoft dispose de moyens de recherche du même ordre de grandeur qu’un État comme la France…

Quant au budget de l'Inria, lui, ne dépasse pas les 135 millions d'euros pour un effectif de 3 500 personnes, dont 2 700 scientifiques (l'institut ne rémunère directement que 1 800 personnes). A Orsay, Microsoft investirait environ 10 millions de dollars. Peanuts…

« Que peut signifier, interroge Michel Alberganti, un geste qui, à l'échelle de l'entreprise, ne dépasse guère le stade symbolique ? »



En fait, Microsoft livre contre Bruxelles un combat sans merci
, depuis plusieurs années, pour obtenir la légalisation du brevet logiciel. Ce n’’est rien moins que le combat frontal contre informatique libre, symbolisée par le système d'exploitation concurrent direct de Windows, Linux. Ce dernier est distribué par Mandriva, société française créée en 1998 et qui connaît une forte croissance.

Et le journaliste d’enfoncer le clou : « L'une des rares chances de rebond de l'industrie européenne du logiciel réside justement dans le développement de l'informatique"libre". L'État lui-même, qui expérimente Linux en ce moment dans certains ministères, pourrait contribuer à son décollage en l'adoptant pour échapper au coût exorbitant des licences Microsoft. D'autres pays européens ont précédé la France. »

Ce mariage Microsoft-Inria fait « craindre que Microsoft profite du prestige de sa puissance financière pour entraîner l'Inria dans une démarche essentiellement tournée vers la communication. Associée à un laboratoire public, la firme de Bill Gates se retrouve, en quelque sorte, dans la place. Il sera plus difficile à un ministère, une administration ou une entreprise publique d'opter pour le logiciel libre quand l'Inria, créé en 1967 à l'initiative du général de Gaulle pour garantir alors l'indépendance technologique nationale, se sera intimement associé à Microsoft. Idem vis-à-vis de l'Europe. »

Voilà. En attendant, on peut toujours se payer de mots, à coups de grandes envolées référendaires…

Joli travail de journaliste salué par notre Chapô d’or.

→ Images : Chercheurs de l’Inria ravis de leur contrat avec Microsoft.
Linux pompant Windows. L’inverse est à craindre.

 

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commentaires

Couturier Dominique 07/05/2005 21:41

Merci de cet article.

Moi aussi j'avais remarqué l'annonce en question et je suis écoeurée de cette complaisance. Pas de naïveté de notre part: les pouvoirs publics ne sont pas naïfs du tout. Il pratiquent une sorte de "real politik": mieux vaut se vendre au plus fort (on suppose qu'il offrira plus de moyens que quiconque) pour rester du côté du manche, et qu'importe si à terme on se fait effectivement baiser...
Des milliers d'années d'histoire, des centaines de milliers d'années d'humanité, mais nos réflexes sont toujours ceux d'êtres bien antérieurs à Cro-Magnon, nous manquons totalement de ce qui pourrait s'appeler éthique, ou fierté selon les cas...