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4 mai 2005 3 04 /05 /mai /2005 22:00

Les bouffeurs de « rosbifs » plus télévisuels que les bretonnants


Tandis que les « Grands Bretons » sont appelés à voter aujourd’hui, en Bretagne certains trouvent leurs cousins envahissants. Dans sa version immobilière, l’Europe provoque des tensions locales non dénuées de relents xénophobes. Là, certains médias embrayent au quart de tour. Mais ils restent sourds à l’appel des langues régionales. Rien à voir ? Eh ben, voyons voir !



Communautaristes de tous pays...

par Christian Le Meut


“Les rosbifs dehors !” : ce graffiti a été tracé au début de cette année sur les murs d’un notaire de Bourbriac, près de Guingamp (Côtes d'Armor), non par des végétariens contestant le régime carné de leurs contemporains, mais par des personnes s’opposant à l’installation de Britanniques en Bretagne. Ainsi, certains désignent les Britanniques comme boucs émissaires de leurs problèmes et des difficultés liées à la spéculation immobilière. Mais si des Britanniques achètent, c’est qu’il y a des vendeurs, et des vendeurs bretons, ainsi que des agences immobilières qui font leurs choux gras là-dessus.

Une manifestation a eu lieu à Bourbriac le 19 février dernier. Soixante personnes ont manifesté contre la flambée de l’immobilier due, selon elles, à la venue de Britanniques. Soixante, soit trois fois vingt... Mais France 2 est venue et a diffusé un reportage dans son journal national. “Des logements pour les Bretons et pas pour les colons” était-il écrit sur un tract des manifestants (selon The Guardian cité dans Courrier international du 10 mars). On a rarement vu des colons acheter leurs maisons chez des notaires... Les peuples réellement colonisés, les Palestiniens par exemple, en savent quelque chose. Les Britanniques en Bretagne ne sont pas des colons.

Mais une autre chose m’a étonné dans cette histoire. Il y a deux ans, en mars 2003, j’ai manifesté dans les rues de Rennes pour demander la reconnaissance des langues régionales en France et l’application de la charte européenne des langues minoritaires par la République française. Nous étions 20.000 dans les rues de la capitale de la Bretagne administrative. La charte des langues minoritaires est imposée aux nouveaux États qui entrent dans l’Union européenne pour protéger les minorités linguistiques. Lionel Jospin, alors premier ministre, l’avait signée en 1998, mais le Conseil constitutionnel, consulté par Jacques Chirac, l’a refusée car il n’y a légalement qu’une seule langue officielle en France, le français.

À l’occasion du référendum, des sénateurs et députés bretons ont demandé à nouveau que la Constitution reconnaisse une place aux langues régionales. Niet. Refus. Il y a un mur d’incompréhension de la part de beaucoup d’élus qui refusent de voir l’existence des minorités linguistiques en France.

Voici quelques années, je discutais avec une militante socialiste de la ville où j’habitais alors, Montargis, dans le Loiret. Et elle me dit, en parlant du breton : “Mais pourquoi auriez-vous une autre langue ?”. Nous en sommes-là. Le débat sur la diversité linguistique est tellement indigent en France que la majorité de la population ignore même jusqu’à l’existence des langues régionales, du fait qu’elles sont encore parlées, de leur histoire et de leur valeur culturelle. Ou alors on les considère comme des “patois” folkloriques voués à disparaître. Pourtant, des centaines de milliers de personnes vivant en France sont bilingues, au Pays Basque, en Corse, en Alsace, en Bretagne, en Occitanie, en Picardie (oui, même en Picardie !), et parmi les populations issues de l’immigration ou venant des Dom Tom. Et est-ce que tout le monde parle français à Mayotte, en Nouvelle-calédonie, à la Réunion , en Guyane ? Pas sûr...

Pour cette manifestation de Rennes, nous étions donc 20.000, venant des cinq départements bretons. Cela aurait représenté, pour l’ensemble de la France, une manifestation de 300.000 à 400.000 personnes... Pourtant cette démonstration massive et non-violente n’a pas fait l’objet du moindre reportage sur France 2... J’ai entendu, à l’époque, deux flashes sur France info, guère plus. Nous étions au début de la guerre en Irak, et tous les médias étaient focalisés par cette crise... C’est ce que j’ai pensé, à l’époque. Mais je n’en suis plus si sûr aujourd’hui.

Depuis, d’autres faits marquants se sont produits : le conseil régional a voté fin 2004 un texte proclamant le breton et le gallo “langues de Bretagne à côté du français”. Cette proclamation n’a pas force de loi, un conseil régional ne peut légiférer. Pour autant une telle proclamation votée à l’unanimité est d’importance mais, là encore, elle n’a pas fait l’objet de débat dans la presse et les médias dits nationaux... Trop compliqué? Terrain trop miné?

20.000 personnes à Rennes en 2003, pas de reportage. 60 manifestants à Bourbriac en 2005, soit 350 fois moins : reportage. Les manifestants de Bourbriac étaient-ils plus faciles à caricaturer que ceux de Rennes ?

Un Britannique vivant en Bretagne a expliqué à l’équipe de France 2 qu’il apprenait le breton, qu’il ne le parlait pas encore... Enfin quelqu’un pour évoquer l’existence de cette curieuse langue celte parlée encore dans ce coin de l’Europe, et si rarement évoquée dans les journaux télévisés parisiens.

Alors, ce 19 février dernier 2005, le communautarisme, était-il chez les manifestants réunis à Bourbriac, ou dans le regard des journalistes de France 2 ? Les deux, peut-être.


-> Aller sur "rezore", le blog breton de Christian Le Meut.

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Published by Christian Le Meut - dans Suites de "c'est pour dire"
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commentaires

PaysanPerverti 06/05/2005 21:32

Pour la Science, il sera souhaitable d'analyser le cerveau d'un indépendantiste Breton en lutte contre l'envahisseur Briton ( dont les agences immo. sont les complices ).
Pour l'Histoire, on n'oubliera pas que l'Etat Français s'est toujours construit contre les Régions, même si celles-ci parlaient un patois très proche du français d'Ile-de-France. La langue n'explique pas tout. On notera que la création des Départements, postérieure à la Révolution française, fut un instrument politique.
Pour la Sociologie, on remarquera que les élites, si elles ont changées, ont toutefois le même regard méprisant pour toute "manifestation" de régionalisme, apprécié uniquement quand il a la vertu de faire rentrer des devises ( culture, gastro...), redouté en politique.
Pour la culture , le présuposé qui veut que quiconque ne s'exprimant pas dans un parfait français n'a rien d'intéressant à dire est tenace, à moins d'être un exploité plus que les autres, lumpen-prolétaire Africain, celui que la morale interdit de se moquer.
Pour le travail, le moindre job réclame son bac + 3, et l'Africain n'a alors même pas la chance de décrocher mieux qu'un travail manuel, ou un emploi-djeune, au choix...
Pour les médias principaux, depuis que l'on s'est aperçu que les indépendantistes n'étaient peut-être pas tant de Gauche, mais pouvaient être d'extrême-Droite assez significativement, il est probable que cela a refroidi la ferveur de ceux qui les encourageaient.