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28 mai 2005 6 28 /05 /mai /2005 22:00

mon JOURNAL. Quand papa allait voter, sur le coup de midi


Il allait partir voter. Sur le coup de midi, un peu avant. Il s’était endimanché, puisque c’était dimanche. On vote toujours un dimanche. Mais en fait, s’il mettait ses beaux habits, sa cravate, son chapeau même, c’était pour honorer la Démocratie. Comme s’il était allé à la messe des croyants, ce qu’il n’était pas. Pas dans ce sens là. Car il croyait aussi, autrement, de toutes ses croyances de républicain, de socialiste, d’homme de gauche, de progrès, de justice… Il croyait donc à toutes ces valeurs qu’il aurait écrites avec majuscules. La République. Ce mot plain – j’écris exprès comme ça, comme dans plain-chant, à chanter pleinement, oui, pour se retrouver aussi sur le même plan de la société des justes, des frères, des égaux – sans majuscules de ma part, moi qui me méfie des statues, des édifies, ces monstres creux, souvent, comme les mots aussi – trop creux.



Robert et Adrienne, comme vous ne les avez jamais vus…


Mon père, donc, avait mis son costard du dimanche et allait remplir son devoir de citoyen. Ça ne se discutait même pas. Car derrière le rite, ou ce qui pourrait être décrit comme tel aujourd’hui, il y avait sans doute, sans doute aucun, l’engrammage de quelques siècles de luttes, et au moins du dernier dont il était porteur. L’Histoire de la République, que des générations de magisters, ces maîtres d’école, ces instit’ à l’ancienne, avait portée et colportée, avec son fond de vrai, avec son imagerie d’Épinal, sa mythologie précisément républicaine… Cette Histoire dont je me sens aussi porteur, comme par héritage, mais dont je ne suis plus sûr du tout d’en être encore passeur…, comme si une rupture s’était produite là, sous nos yeux, dans nos sociétés perdue, ou si désorientées… Perte de l’Orient, le Levant comme on disait naguère. Tandis que l’Europe, qui se (re)voudrait nouveau phare, semble s’éteindre aux Lumières, ne porte plus, dirait-on, que les flambeaux au néon des gloires marchandes.

Mon père et une époque – son époque, et ma jeunesse. Donc ma mère suivait, en presque tout. Elle s’habillait au plus chic elle aussi, allait jusqu’au maquillage, rouge aux lèvres et retouche aux pommettes. Une des rares fois où ils allaient ensemble, du moins en public, en une messe laïque, sans séparation apparente des sexes. En République. Mais en république patriarcale « normale », d’époque. Car mon père n’avait rien du patriarche ancestral, ce mâle dominateur. Pas du tout. Il épousait juste son temps, en héritier qui n’avait rien demandé. Ce temps qui exigeait des épouses suiveuses du mari. Telle n’était pas non plus ma mère – pas entièrement, mais un peu-beaucoup – puisqu’elle aussi vivait dans le même temps, le leur. Elle voterait donc comme lui. Mais pas en soumission résignée, juste en raison de leur histoire commune, cet enchaînement programmé dans les innombrables destins de ces générations-là : enfants de paysans pauvres, familles nombreuses, guerres, incertitudes du lendemain, restrictions, reconstructions, emmerdements-démerdements… Ils faisaient ce qu’ils pouvaient. Et ils ont pu – pas si mal, pas mal du tout – la preuve, regardez : moi, je suis là, par eux ! Vivant plutôt bien dans une société… pas si mal. Qui vaudrait tellement mieux encore ! Mais j’en connais aussi d’autrement pires, des totalitaires et assassines, des dominantes, des opulentes et des misérables. Toutes si injustes. Partout dans ce monde, que j’aurai en partie parcouru. A chercher le pourquoi – surtout le pourquoi de tant de Misères !

J’aimais tant ces beaux jours, comme de grandes fêtes païennes. J’y repense aujourd’hui avec émotion. Pas tant parce que ce 29 mai de référendum m’inonderait de nostalgie – je me contente de son parfum. Mais le rite républicain, même dévoyé par trop de politiciens merdiques, non démocrates, jette le pont entre le passé, l’histoire de chacun, et ses aspirations, ses projections vers l’Avenir – grand A comme Aventure humaine.

Ça y est, me v’là lyrique, limite pathos… Il s’en faudrait de peu puisque, pensant à mes parents, voire au-delà, je pense aussi à nos enfants. Au nom du présent.

Je cherche en vain le mot qui dirait une nostalgie du futur. Une sorte d’espérance mélancolique. Une langueur tendue vers l’à-venir, délivrée de l’angoisse.

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commentaires

Gérard Ponthieu 30/05/2005 22:02

Merci, l'ami. Et aussi pour le mot - bon sang oui c'est bien ça ! Je pensais à un autre, mais en castillan, dont parle Garcia Lorca : dépanne-moi !
Ah, ces amications, ça fera date un jour dans quelque blog d'une galaxie en perdition…

dibrazza 30/05/2005 21:34

Il est superbe ton texte Gérard.
Le mot que tu cherches, un peu fourre tout il existe en portugais c'est la fameuse "saudade" intraduisible sentiment de "nostalgie de ce qui pouvait être et n'a jamais été, de ce qui pourrait être et ne sera jamais."

Rien que d'en parler tu vois ça me la fous la saudade. De l'Europe.

Amications saudadiennes.