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29 mai 2005 7 29 /05 /mai /2005 22:00

Chouard 55, Guetta 45. Ou comment David a mis les pieds dans le plat du PAF de Goliath


Pour moi, de ce référendum, ce qui reste de plus intéressant, exemplaire et peut-être porteur de changement, c’est l’histoire et l’action d’Étienne Chouard. Ou comment un « petit prof » de lycée aura mis les pieds autant dans le PAF (paysage audiovisuel français) que dans le PPF (paysage politique français)… A l’image des « petits juges » qui auront défié l’institution du mensonge et de la malhonnêteté. Sans en faire – surtout pas – une icône, gardons-le comme tel qu’il reste aujourd’hui : un citoyen debout.


(Photo : Éric Franceschi, Marseille)


« Le Juge arbitre, l'Hospitalier, et le Solitaire », dernière fable de La Fontaine, résonne d’une étrange actualité. Elle s'achève ainsi :
Magistrats, Princes et Ministres,
Vous que doivent troubler mille accidents sinistres,
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.

Pas le champagne, non ! Un bon coup de rouge, oui ! Un bourgogne, ou même un bordeaux. L’alsace, c’est du blanc, ça fout des crampes. Les bulles, non, vraiment pas la peine ; ça tourne la tête, et ça fait pschitt en éclatant, pas d’avenir.

Pas de champagne non plus quand l’essentiel reste à saisir, à bras le corps. Soit, ne boudons pas le plaisir de voir un peuple debout. Mais gare aux lendemains dits « de victoire », qui déchantent vite. Car rien n’est résolu par ce qui reste tout de même un non, un refus, une affirmation à venir, à confirmer. Et ne perdons pas de vue tous ces corbeaux de mauvais augure qui rôdent « sur nos campagnes ».

Mais revenons au plaisir de l’instant. Ici et maintenant, on n’en connaît pas d’aussi délicieux à chaque consultation populaire. Parce qu’elle exprime un grand sursaut démocratique à propos d’un projet ressenti, analyse, discuté comme une menace. Le plus paradoxal dans ce résultat, du moins sous l’angle qui me préoccupe surtout ici, c’est qu’il se soit exprimé à l’encontre des grands canaux médiatiques. Tout comme ont été désavoués les mots d’ordre des états-majors politiques. De ce point de vue, ce n’est pas une révolte, sire, mais une révolution ! Je renvoie là-dessus à mon article « Le 30 mai. Gueule de bois dans les médias aussi ? ».

Symboliquement, on vient d’assister à la victoire du pot de terre contre le pot de fer ou, version raffarine, de la France d’en bas contre celle d’en haut. Certes, c’est vite dit. Je me limite à ça pour m’en tenir au monde des médias.

Justement, je prends Chouard, j’écarte Guetta. Quoi de plus parlant que l’histoire de ce « petit prof » de lycée, têtu autant que futé – les deux c’est mieux – qui ne veut pas s’en laisser conter, qui en d’autres termes refuse qu’on lui bourre le mou. « On » : les médias dominants tellement empressés à vanter les vertus du Nouvel Évangile ; à nous le prescrire à haute dose ; à nous pincer le nez pour nous faire avaler la potion ; à nous la resservir tous les matins et soirs, c’est selon, à coups de Sylvestre, de Guetta, d’Ockrent, de July et Colombani pour l’assommoir. Sans parler – pire – de l’insidieux travail en tâche de fond, de la besogne de propagandiste qui ont saisi les rédactions des médias de masse dans le matraquage grossier, de masse précisément, à coup de masse, certes ! Avec l’effet que l’on sait aujourd’hui, qu’on avait d’ailleurs pu pressentir sans peine, tant les coups de boutoir portés aux consciences libres travaillaient contre leur propre camp.

Qui pourrait mesurer sur le résultat d’hier l’effet d’un Guetta dont chaque homélie pontifiée, matin après matin sur France Inter, raidissait un auditoire de plus en plus imperméable aux litanies ? Tandis qu’à l’inverse, pour ainsi dire sans bruit, depuis son ordinateur et son site au départ voué à l’heureuse actualité familiale et parapentiste, ce satané Chouard retournait la terre de son questionnement futé.

En fait, tous deux ont travaillé dans le même sens, à renforcer l’un la méfiance, l’autre la détermination face à un projet ainsi doublement jugé plus que suspect. Dans le même sens, d’un point de vue objectif s’entend. Car au bout du compte, Etienne-David aura porté l’estocade à Bernard-Goliath, en ce sens où il aura été le seul à le traiter froidement, explicitement, de malhonnête. Revoir sur son site, au besoin, l’analyse de leurs divergences et les conclusions du « petit prof ».

J’aime bien la démarche d’Étienne Chouard ; je la tiens pour exemplaire en ce qu’elle procède d’une dialectique de l’entendement : pas la moindre invective chez lui, mais un désir de comprendre, puis d’expliquer ce qu’il croit avoir compris ; de modifier et enrichir sa réflexion.

C’est ainsi qu’il en vient à des conclusions. Surtout quand il se trouve comme coincé dans une impasse. Il l’aura pourtant tenté ce dialogue avec Guetta ! Jusqu’à ce que, n’en pouvant plus sans doute, Chouard, le « petit prof », lâche sa « Lettre ouverte aux journalistes français, à travers deux grands professionnels du service public », sous-titrée : « À l’heure de choix aussi essentiels et dangereux, que ceux qui fondent une nouvelle Constitution, quel est le rôle des journalistes ? ».

Ce texte sonne comme les libelles du XVIIIe, ce siècle dit des Lumières : « Stéphane et Bernard, écrit Etienne Chouard, je voudrais solennellement vous dire ma crainte : avec la séparation des pouvoirs et le contrôle des pouvoirs, ce sont deux remparts essentiels contre la tyrannie qui disparaissent, c'est la porte ouverte à l'arbitraire. Montesquieu doit se retourner dans sa tombe, et vous, vous parlez d’autre chose.

« Pourquoi n'en parlez-vous jamais ? Qu'est ce qui vous prend ? Je ne vous reconnais pas, vous qui, d'ordinaire, êtes si complets, si nuancés, si soucieux d'avoir bien perçu tous les aspects d'une réalité toujours complexe ? D'où vient cette cécité ? Vous qui analysez d'habitude si finement la réalité ou la fiction des démocraties étrangères, qu'est-ce qui vous prend à propos de l'Europe ?

« Ce que je dis là n'est ni de droite ni de gauche.

« Ce n'est pas non plus un détail qu'on peut passer par pertes et profits en disant "ça s'arrangera progressivement". C'est e-ssen-tiel : la démocratie n'est pas négociable. N'est-ce pas ?

« C’est tellement plus facile de gouverner sans contrôle parlementaire, « un couillon le devine » comme on dit par ici (avec l’accent).

« Nos élites, (journalistes compris ?), se défient-elles de la démocratie ?

Arrêtez-vous un instant sur cette question-là, s'il vous plaît. »

Mais il ne les arrêtera pas. Ni ces deux-là, ni tous ces autres déchaînés, comme aveuglés, comme enrôlés ! A-t-on jamais vu pareil déferlement militant chez des journalistes censés informer ? Encore une fois, je ne parle pas des éditorialistes, qu’ils pensent et écrivent ce qu’ils veulent. Mais qu’ils ne dévoient pas en même temps l’e-ssen-tiel-le fonction d’informer !

Voilà ce que, bonhomme de chemin faisant, Chouard finit par comprendre. Non pas à partir d’une démarche idéologique ou partisane a priori. Non, il vit son devoir d’honnête homme, de citoyen libre ou tentant de l’être, debout. Voilà pourquoi il en vient à cette révélation de l’existence des élites : il emploie le mot, non pas au sens populiste d’un aboyeur d’extrême droite, mais parce qu’il surgit comme une évidence dans une vision donnée d’elle-même par la classe politico-médiatique. Je souligne l’expression à dessein, car je n’aime pas l’employer sans précautions, comme s’il s’agissait de charger des boucs émissaires ou, pire, d’en appeler au lynchage…

L’autre constatation que Chouard est amené à établir, c’est ce qu’il appelle la cécité – « D'où vient cette cécité ? ». Hier après les résultats, je crois que c’est l’incapacité qui est apparue la plus apparente chez la plupart des politiciens conviés à « analyser » la situation nouvelle. Cécité ou surdité, voire autisme, comme cela a pu être dit aussi. D’où ces réponses stupéfiantes sur le mode : Nous avons compris, d’ailleurs nous allons resservir du pareil, en mieux certes ! Chirac a culminé sur ce registre, avec sa « nouvelle impulsion ». Une « impulsion », vraiment, s’agit-il bien de nous jouer de la musiquette ! Et Lang, et Mamère, même lui, perdant jusqu’à la logique basique face à celle exprimée, – il est vrai, mais bon… – par Marine Le Pen à propos du fossé creusé entre la représentation politique et l’expression directe du peuple.

Je reprends le texte de Chouard au moment où les bras lui en tombent : « Mais je peste dans mon coin de tant de partialité, Bernard : je vous trouve parfois complètement malhonnête. […] La triche, Bernard, c’est de parler seul sur notre chaîne publique avec un point de vue aussi partisan, aussi méprisant pour (au moins) 20 millions de personnes (puisque nous sommes 41,5 millions d'électeurs). Sans rancune tenace, mais avec amertume quand même. »

« Ni dieu, ni césar, ni tribun » – j’entends l’objection déjà exprimée par un blogolecteur attentif et acide. Oui, que Chouard reste à sa place – si tant est que j’aie un conseil à lui donner ! Qu’il n’oublie ni les siens, ni son métier d’enseignant, ni les joies du parapente. Qu’il continue de jouer avec les turbulences atmosphériques – et de se jouer surtout des autres perturbations, celles du plancher des vaches – très vaches parfois. Ainsi gardera-t-il au frais l’image de ce « petit prof » et simple grand citoyen. Un symbole, surtout pas une icône.

Son site a dépassé les 700.000 visiteurs.

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commentaires

Pour-les-journalistes 14/10/2006 23:21

A l'attention des journalistes : N'oubliez pas le chômage. Parmi d'autres et avec déontologie ...
Travail, chômage, société
Un site bien documenté qui donne beaucoup d'informations et bouscule quelques idées reçues, à voir ici > http://travail-chomage.site.voila.fr/index2.htm
Quelques thèmes ...
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PaysanPerverti 30/05/2005 20:42

Ouais. Je tiens à préciser ceci, pour lever toute ambiguïté:
J'emmerde Le Pen ( désolé pour les 2 gros mots )

Gérard Ponthieu 30/05/2005 16:15

En parlure politiquement corrèk, on ne doit pas dire qu'un Le Pen aurait pu poser de bonnes questions, même si on redoute surtout ses réponses. Parce que ça peut vous revenir dans la tronche, par le biais d'un édito revanchard. Je ne roule pas pour autant en Fabius-mobile ! Parce qu'on peut même avoir décidé et écrit que nous aurions été "tous des Américains", et que ça n'interdirait pas de se rattrapper à l'occasion. Parce que seuls les imbéciles, etc.
Tout ça pour rejoindre PaysanPerverti: l'"establishement", comme dit l'autre et bien qu'il le dise, ça existe. Je crois même qu'il a assez exactement "coagulé" cette partie dite élitiste du camp du oui, très représentée dans les médias – ceci expliquant cela quant à la sur-représentation du "oui" dans les gazettes et sur les ondes.

PaysanPerverti 30/05/2005 14:38

1.Chouard est courageux, honnête (il avoue ses erreurs) et indépendant.
2.Finalement, Le Pen avait raison quand il parlait de l'establishment...(désolé pour le gros mot.)

Philippe 30/05/2005 12:31


Comment ça, acide ???? Non, non ce n'était pas du Bougogne, mais un bon vin de pays de l'Ardèche, un merlot 2002, qui m'a aidé à passer cette soiré, et il n'était pas acide du tout...

Ni dieu, ni chouard, ni tribun, en effet, je le dis et je le redis, parce que maintenant, messieurs les nonistes, à vous de jouer... J'attends avec impatience votre europe sociale... Celle pour laquelle j'ai voté oui, hier...

Quand à monsieur Chouard, au choix il peut entrer dans la carrière, ou alors continuer, faire du Krivine ou du Laguiller : crier, pétitionner, défiler, marcher... Mais ça, cela fait longtemps que cela n'a pas fait avancer la France, ou l'Europe...


J'ai bien répondu, Monsieur le professeur ????