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29 mai 2005 7 29 /05 /mai /2005 22:00

Jour d’après. L’Apocalypse ! prédit Jean-Marie. Masochisme ! renchérit Serge


La claque n’est pas que pour les politiciens amers. Elle semble plus vive encore pour certains éditorialistes ; elle est même exactement proportionnelle à la ferveur du jour d’avant, déjà désespérée mais, il est vrai, encore un peu généreuse. Du moins dans le semblant. Aujourd’hui, la bile déborde des stylos annonciateurs de gémonies et d’apocalypse. Ainsi en est-il notamment pour Le Monde et Libération. Commençons par le premier.


Ainsi Jean-Marie Colombani, dont l’édito du jour d’après [daté 31.05.05] s’intitule « L’impasse ». Le directeur du Monde ne décolle pas de son ras des pâquerettes vengeur. Il a la rancune tenace, notre balladurien frustré, qui voit s’éloigner ses idéaux et ceux de ses intimes, les Minc et autres chantres du Marché en folie, des échéances pourtant programmées, par lui portées, colportées, quasi trans-portées par une rédaction apparemment à sa botte et toute tendue vers le But, comme la Mère des batailles.

Et de surcroît, pas beau joueur, il dénie au Peuple – cette notion ringarde – sa capacité de juger, voire de lire un texte, il est vrai imbuvable :

« Personne ne prétendra, écrit-il, que les Français se sont livrés à un pur exercice d'exégèse et qu'ils se sont prononcés pour ou contre le traité constitutionnel en raison de tel ou tel de ses 448 articles. » D’ailleurs, cela compte peu puisque « les termes dans lesquels il est rédigé ont moins d'importance que l'attrait de ce qu'il promet. » D’où ce constat à la lame de guillotine : « Le rejet du traité constitutionnel révèle, d'abord, qu'une majorité de Français n'a pas, ou n'a plus, envie de l'Europe.»

Est-ce là prendre un tant soit peu de hauteur pour que le directeur du quotidien qui se dit « de référence » manque à ce point de pertinence, voire d’honnêteté ? Quel aveuglement, venu de quelle frustration, lié à quelle perte d’intérêt peut-il justifier un tel déni politique ?

Colombani n’a d’yeux, certes révulsés, que pour de Villiers, comme s’il représentait et concentrait en lui seul l’entièreté du peuple – il est vrai informe, illettré et abruti par les (faux) exégètes du Traité et partisans du non : « Tel était, en effet, le message du non. Peu importaient les motifs, pourvu que l'on vote non. »

Et de poursuivre : « La vérité est que la seule Europe possible est celle que les Européens sont prêts à faire ensemble. » Lui détient la Vérité, qui n’a qu’une face, elle, tandis que les Européens se définissent par ceux-là qui se reconnaissent comme tels ! Je rêve devant tant de banalité généralisante, totalisante, total… Je me retiens. Mais pas lui, qui donne un coup de pied rageur dans cette fourmilière qui aurait pu être son beau joujou : « Il est à craindre qu'il n'en reste plus grand-chose aujourd'hui. »

J’ai encore relevé ça : « Le non est aussi la victoire d'une protestation tous azimuts. Comme si nous devions vivre désormais dans une démocratie du mécontentement généralisé. » Comme si en effet, des gueux au chômage par millions empêchaient l’« establishment » de prospérer dans son luxe. J’emploie à dessein ce mot de Le Pen. Alors qu’en parlure politiquement correcte, on ne doit pas dire qu'un Le Pen aurait pu poser de bonnes questions, même si on redoute surtout ses réponses. Parce que ça peut vous revenir dans la tronche, par le biais d'un édito revanchard. Je ne roule pas pour autant en Fafa-mobile ! Parce qu'on peut même avoir décidé et écrit que nous aurions été "tous des Américains", et que ça n'interdirait pas de se rattraper à l'occasion. Parce que seuls les imbéciles, etc.

Car l'"establishment", comme dit l'autre et bien qu'il le dise, ça existe. Je crois même qu'il a assez exactement « coagulé » cette partie dite élitiste du camp du oui, très représentée dans les médias – ceci expliquant cela quant à la surreprésentation du "oui" dans les gazettes et sur les ondes.

Quoi le chômage ?! Oui, bon, il est certes « insupportable », mais pas de quoi en faire « un reproche adressé à l'Europe » ! Quelle ingratitude, en effet : « Peu importe que le marché unique, le tarif extérieur commun, la libéralisation des échanges et, dans leurs limites, les politiques communes aient permis de créer ou de sauvegarder des millions d'emplois. »

Voilà bien là l’aveu, la marque de l’ultralibéralisme à l’œuvre jusque dans les têtes « bien pensantes » qui, elles, raisonnent en termes macro-économiques en tirant des plans sur la comète macro-sociale. J’entends encore Pascal Lamy [désormais patron de l’OMC…] dire dans le poste, à propos des « inévitables délocalisations » qu’« à terme » l’emploi y gagnerait… A terme ! Lui qui n’a d’autres angoisses que celle de ses fins de mois de riche parvenu aux gouvernes du monde empifré !

Voilà bien là l’establishment qui parle sans méfiance, comme de bonne foi…, compatissant à la misère du monde dont on finira bien par venir à bout. A terme…

Et regardez ce qu’il va encore jusqu’à instiller de perfidie, le patron du Monde – je souligne à nouveau : « Quoi qu'ils en disent, en effet, les anti-européens de gauche n'ont pas seulement additionné leurs voix avec celles de Jean-Marie Le Pen et Philippe de Villiers. Ils ont mêlé leurs voix. Et certains arguments ont circulé, de la droite nationaliste à la gauche radicale. »

Je mets donc les points sur les i : J’ai voté non – on s’en serait douté. Au nom de l’Europe, qui n’est certes pas la même dans tous les cœurs. En quoi je n’ai rien mêlé avec les affreux. Et je ne laisse personne m’insulter sans réagir vertement ! Surtout si la plume trempe dans les bruits de chiotte !

Au fond, ce qui m’attriste et me révolte dans cette attitude, c’est sa sécheresse de cœur, oui, doublée d’un absence de grandeur. Mais quel peut donc bien être votre Idéal, Monsieur Colombani ?


Et July enfonce le même clou. A croire qu’ils sont endogames ces journalistes-là, ces directeurs-là, de ces journaux-là. Fréquenteraient-ils les mêmes cercles de pensée ronde et molle ? Ou bien est-ce moi, nous les non de gauche qui nous serions frottés de trop près aux même mauvaises fréquentations ? Un juge de paix y verra-t-il jamais goutte dans tel brouillard ?

Je me demande, Serge, si d’avoir tant abusé de la « lutte des classes » dans ta jeunesse ne te procurerait pas aujourd’hui une sorte d’allergie à sa moindre évocation… Que tu n’en supporterais plus le risque anaphylactique, excuse le gros mot. Il doit y avoir de ça, qui te conduit à me taxer, moi et tant de semblables, des pires pathologies : xénophobie, populisme, anti-élitisme, anti-libéralisme. Et pour comble : masochisme ! Mais si je devais m’en reconnaître une, une seule, ce serait vraiment anti-élitisme. Car j’y vois plutôt une vertu. Une vertu de citoyen debout, que ce monde effraie par sa violence, son injustice, son indécence à faire s’accoupler misère et richesse à coups de pollution et d’exploitation – à en menacer l’Humanité entière et la Planète avec. C’est de cette Europe-là que je continue à ne pas vouloir, au nom d’un hédonisme politique autrement porteur de lendemains que tes cris d’oiseau de malheur.


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commentaires

Jean Louis 31/05/2005 23:04

Qu’Internet et les blogs aient grillé les circuits traditionnels de l’information est une chose. Mais quel pourcentage de la population est « on line » ? Et, quand bien même la « fracture numérique » serait résorbée, combien sommes-nous à disposer du temps nécessaire à une exploitation efficace de ce nouvel outil ? Feuilleter lemonde.fr (ça va de plus en plus vite en ce qui me concerne !), le diplo, Acrimed, le blog à GP, ça vous prend combien de minutes/d’heures chaque jour ? (Plus les digressions, on n’est pas des bœufs politiques, chez bourrique, dibrazza, langue sauce piquante…)

Tous ces sites sont des sources d’informations, d’opinions. Pour être vraiment complet, il faudrait multiplier par dix au moins le nombre de ceux que j’ai cités. Personne ne peut se permettre leur consultation exhaustive. Mais, heureusement, il y a des gens dont le métier est d’aller à la pêche aux informations, de recueillir des opinions, de les ordonner et de les transmettre : les journalistes.

Encore faut-il que l’on puisse avoir confiance en eux. On a longtemps fait confiance à ceux du Monde, organe de référence ; du service public – notamment le service public de radio. Or ils ont semblé perdre, à l’occasion de la couverture de la campagne référendaire, toutes les qualités professionnelles qui leur valait notre confiance. C’est de cela dont il est question. C’est aussi de l’attitude de la PQR (presse quotidienne régionale), que l’on aurait tort d’évacuer : si elle perd chaque mois de milliers de lecteurs, est encore, pour des millions de gens, la principale, voire la seule source d’information, le seul forum.

Ce n’est pas demain (après-demain peut-être, mais on n’y est pas encore), qu’Internet supplantera la presse écrite et audio-visuelle. En attendant, ce dont il est question ici, c’est de la légitimité de notre revendication d’un accès à une information complète, à des lieux institutionnels (j’entends par là notoires et accessibles à tous) d’expression et de confrontation des idées.

PS (si j’ose encore ce sigle) : rezo.net m’est précieux. Je n’y boude pas mon plaisir d’y trouver les articles que j’aurais moi-même sélectionnés. Mais justement : ce n’est pas un lieu de débat.




Christophe 31/05/2005 12:41

Merci Gérard (comme disait Antoine de Caunes :vous permettez que je vous appelle Gérard ?) pour votre longue réponse.
Votre observation critique des médias est ce qui me passionne dans votre blog depuis que je le lis (quasiment depuis sa création je pense). Je vous remercie d'avoir pris le temps dans votre réponse de reprendre les principaux reproches que vous faîtes aux éditorialistes et aux journaux concernés.
Bien que partisan du oui, (et peut-être même à plus forte raison), je suis absolument d’accord avec le fait que traitement a été partisan et mal équilibré dans les principaux éditoriaux-journaux. Il est intéressant de voir que cela est devenu un argument fort et porteur contre le oui. Il me semble que les journaux de gauche auraient pu défendre le oui comme Etienne Chouard a défendu le non, en expliquant et qu’ils ont effectivement choisi le matraquage, sans tenir compte de la défiance à leur égard et de la multiplication des sources d’information alternatives.
Vous avez souligné quelques fois déjà que ce scrutin allait certainement amener également beaucoup de changements dans les rédactions. Alors une scission du Monde en même temps qu’une scission du PS pour la fin de l’année 2005 ? Difficile d’y croire… Finalement, vu de l’extérieur, les journaux fonctionnent comme les principaux partis politiques : en ne faisant pas confiance à leurs lecteurs et en ne se remettant pas vraiment en question… Je ne crois vraiment pas avoir vu de changements après la présence au deuxième tour de Le Pen en 2002, quand le thème de l’insécurité était devenu LE seul thème important. Je suis parfois effaré (cela était surtout le cas il y’a un an) en écoutant France Inter le matin de voir à quel point les informations peuvent ressembler à des communiqués directs de Matignon ou de Sarkozy. Les multiples articles de votre blog au cours des derniers mois sur les couvertures médiatiques sans recul (la mort du Pape, la mort de Barclay pour ne citer que les plus récentes) sont bien l’exemple de tout cela.
Avez-vous des contacts avec les personnes concernées par vos articles (au Monde, à France Inter par exemple) ? Que pensent-ils de ce que vous dîtes ? Sont-ils d’accord ? Considèrent-ils qu’il s’agit d’une fatalité liée aux problèmes économiques des journaux (moins de moyens donc plus de formatage facile) ?
Merci encore et bonne continuation sur ce blog

PS : j’ai utilisé mon traitement de texte aussi, au diable cette fenêtre riquiqui
PS2 : vous l’avez peut-être expliqué ailleurs, pourquoi un site c’est pour dire + en dehors du Monde. Avez-vous eu affaire à des problèmes de censure ou est-ce qu’il s’agit d’une solution technique qui vous convient mieux ? (je vous lis le plus souvent en RSS et je n’ai plus accès à l’intégralité des articles en direct sur mon fil…ce n’est pas bien grave mais ça m’y fait penser)

Latope 31/05/2005 10:20

Et si on adoptait une "positive attitude"?
L'un des enseignements du référundum n'est elle pas l'émergence réelle et concrète d'un nouvel espace d'information et de dialogue ? La blogosphère et le succès, entre autres, du site d'Etienne Chouard prouve qu'un contre pouvoir est parvenu à s'imposer. Qui l'aurait prédit il y a seulement quelques mois ? N'en déplaise aux Cassandre du Oui, voilà qui me rend optimiste sur la capacité du Non à générer, à terme, une nouvelle donne socio-économique.

Gérard Ponthieu 31/05/2005 10:17

>> Christophe : Merci pour ce que vous écrivez, qui est limpide, autant qu'il dénote d'un salutaire esprit de débat et d'ouverture : c'est précieux. Pour prolonger la discussion : ce dont nous parlons, vous comme moi, il me semble que c'est à l'image de cette "petite fenêtre" que vous déplorez… Les grands médias dominants à une certaine bienpensance…, les tracts, affiches, internet aux autres… Inégalité dans les moyens qui, en effet, aura sans doute renforcé certains courants du non, soudés dans l'adversité avec des réponses sans doute disparates (esprit de revanche des petits sur les gros, victimisation, rédemption par la souffrance… "masochisme"?, etc.) (Mais vous avez raison, cette fenêtre est ridiculement petite, on ne peut même pas y suivre son idée ! : encore une fois, les médias sont injustes et en contrebalancer les effets exige une énergie décuplée ! Ce qui a bien été le cas!
[Je viens de me démerder autrement : en passant sur mon traitement de texte pour copier-coller ensuite dans cette minable fenêtre réservée aux « commentateurs », tout juste tolérés par les concepteurs de ce programme, on le voit bien par cette forme technique, celle qui a fait dire à McLuhan son fameux « the media is the message » ; la production du sens d’un message dépend aussi de son support et de son cadre technique ? Écrire sur un blog n’a pas (encore ?) la même portée qu’à la une du Monde – quand bien même ce serait plus pertinent. Bref !]

Ma position, en tant qu’observateur critique de cette profession – qui est aussi la mienne – porte, en particulier à propos du traitement de la période référendaire, sur deux choses que je ne distingue peut-être pas assez :
– une critique disons citoyenne portant sur le fond des éditoriaux, les arguments, etc.
– une critique professionnelle, mais aussi citoyenne, sur une certaine confusion entre usage journalistique et intention politique – ou en d’autre termes sur information et propagande.

Donc, je le répète : je ne reproche pas à tel éditorialiste de prendre des options et d'exprimer ses opinions, c'est son rôle. Mais cela ne saurait justifier l'excès de pouvoir qu'il en tire pour imposer l'expression de sa "doxa" à l'ensemble du média; un éditorialiste ne saurait être le propriétaire de l’information ! Ou alors, il ne pourrait plus se prétendre au service de l'information, qui ne peut être que multiforme – me tromperais-je là-dessus, qui est le fondement du métier de journaliste (sources multiples pour tenter de cerner la complexité du réel)? Sur ce plan, je trouve que Libé, en dépit de ses éditos et de ces derniers, « revanchards » comme vous dites, a été plus respectueux de ses lecteurs que Le Monde, lequel n’a pas équitablement alimenté le débat, y compris dans ses pages ad hoc !

Mon propos, je crois, porte davantage sur un abus de pouvoir médiatique. Car sur le fond, je reçois et comprends certains arguments, surtout ceux qui peuvent m’aider à repenser les miens. C’est même tout l’intérêt de débattre, s’il procède d’un désir commun de construction. Ce qui n’est guère facile, mais que je trouve chez vous : merci encore.

christophe 31/05/2005 08:03

Je relis mon message et j'y vois des erreurs de syntaxe... J'espère que ça reste clair. Pas facile de taper un texte un peu long dans une fenêtre aussi petite ;)