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31 mai 2005 2 31 /05 /mai /2005 22:00

De Gorge profonde, de l’investigation et des sources, du journalisme, etc.

Quelques réflexions à propos de la mise à nu, hier aux États-Unis, de "Gorge profonde", l’informateur des journalistes du Washington Post qui, en révélant l’affaire du Watergate, a provoqué la chute du président Nixon, en 1974.

1) Le plus beau, peut-être, dans l’histoire concerne la protection de la source, qui aura donc tenu plus de trente ans – et n’aura été levée qu’à l’initiative du premier intéressé, l’auteur de la fuite, Mark Felt, ancien directeur adjoint du FBI.

Le plus beau et le plus important du point de vue du journalisme et de l’application d’un principe fondamental, sur lequel la profession ne devrait jamais céder. C’est l’une des premières conditions d’exercice du métier d’informer, surtout dans l’ordre du contre-pouvoir. Bob Woodward et Carl Berstein n’auraient évidemment pu mener leur enquête à terme s’ils avaient enfreint cette règle. Qu’ils ne s’en soient jamais déliés, eux et leur rédacteur en chef, Ben Bradlee, est tout autant à leur honneur.


1974 : l'affaire éclate, les jours de Nixon à la présidence sont comptés.

À l’inverse les pouvoirs – dans tous les régimes d’ailleurs, dès lors qu’un scandale se profile à l’horizon et provoque des accès d’autoritarisme –, n’ont de cesse de combattre cette protection des sources. Si Mark Felt s’était fait poisser, non seulement il aurait salement payé mais c’en aurait été fini pour un sacré moment de toutes les autres éventuelles et ordinaires Gorges profondes… Tel est l’enjeu de la protection de toute source d’information sensible.

2) Un informateur a toujours une motivation personnelle – il est rarement, voire jamais, désintéressé. Nick Jones, son petit-fils estime dans le magazine Vanity Fair que Mark Felt «est un héros américain, qui a été bien au-delà de son devoir et a pris de grands risques pour sauver son pays d'une injustice horrible.» Mais, comme l’explique Woodward sur le site du quotidien de Washington, Felt a aidé le Post à une époque de très forte tension entre la Maison Blanche et une grande partie de la hiérarchie du FBI. Il espérait être promu à la tête du FBI, quelques semaines avant le "cambriolage" à l'origine du scandale du Watergate.

Selon l’AFP, la famille du vieil homme (91 ans), apparu brièvement sur le pas de sa maison californienne sous les sunlights des caméras de télévision [ci-dessous], assure qu'il ne cherchait pas à démolir le président Nixon.


En regardant une émission télévisée sur le Watergate, sa fille Joan raconte dans le magazine Vanity Fair avoir délibérément demandé à son père, à la troisième personne: "Est-ce que tu penses que Gorge profonde voulait se débarrasser de Nixon?" "Non, je n'essayais pas de le descendre", a répondu Felt, insistant qu'il "ne faisait que (son) devoir".

3) Pourquoi « Gorge profonde », au fait ? « Deep Throat » était le titre d’un film porno très hard pour l’époque : 1972. C’est le nom de code qui serait venu aux journalistes du Post… Sortaient-ils du ciné quand ils furent contactés par leur informateur ?… Tout ça pour relativiser aussi le mythe Berstein-Woodward – non pas pour minimiser leur travail, qui est d’indéniable valeur, mais pour faire ressortir le fait que le journaliste ne crée pas l’information, surtout quand elle lui est apportée « sur un plateau », comme c’est le plus souvent le cas dans des affaires qui remontent au cœur des institutions, des entreprises et a fortiori de l’État. Toutes ces copies de documents aboutissant au Canard enchaîné, par exemple, en France, ne tiennent pas qu’à la sagacité de ses journalistes. C’est notamment leur capacité à recouper et vérifier ces informations qui pourront ensuite créer l’événement. Et aussi, on y revient, le souci affirmé de la protection des sources.


1972, le film porno secoue l'Amérique pudibonde. 1974, l'affaire politique. 1976, Hollywood récupère.


Pour dire aussi que le « talent » d’un journaliste, c’est souvent sa réputation de sérieux qui le constitue, mais aussi le coup de bol. Le fait d’être là au bon moment comme, par exemple, lorsque Escaro, dessinateur et administrateur du Canard passe un soir devant le journal, voit de la lumière par une fenêtre, décide d’aller éteindre la lampe oubliée… et tombe sur les fameux « plombiers » de Giscard : un Watergate à la française, un canardgate évidemment…

4) Rappel : Le nom de Mark Felt avait déjà été évoqué dans les nombreuses enquêtes menées sur le Watergate, avec ceux de l'ancien chef du FBI Patrick Gray, de l'ancien secrétaire d'État Henry Kissinger, et même de l'ancien président George Bush, père de W.

 

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