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10 juin 2007 7 10 /06 /juin /2007 16:41
Assassinat du juge Borrel. Mon témoignage sur l’affaire qui dérange les intérêts bien compris franco-djiboutiens
par Gérard Ponthieu

L’affaire du juge Borrel assassiné à Djibouti en 1995 devient une affaire d’États. De deux États réunis dans un intérêt commun à masquer depuis bientôt douze ans une vérité dérangeante. Tant d’obstination politique à tenter de déguiser en suicide la mort d’un magistrat en service commandé du gouvernement de la République française, ne peut qu’être à la mesure proportionnelle des enjeux. Quels enjeux ?


Le livre de Mme Borrel, Un juge assassiné (Flammarion, 2006), de multiples contre-enquêtes et articles, et jusqu’à l’excellente émission diffusée sur Canal + ce 4 juin (Lundi investigation) ne laissent plus la place au doute quant aux réalités de l’assassinat. Je n’ai évidemment rien à ajouter aux éléments de l’enquête proprement dite. Mais je peux apporter mon témoignage quant au contexte local et géopolitique.

J’ai séjourné une semaine à Djibouti en novembre 2005 pour un reportage. L’affaire Borrel rendait l’atmosphère palpable. Du moins pour un Français blanc, et particulièrement pour un journaliste débarqué sur le territoire en catimini. Toute demande de visa de journaliste étant rejetée depuis plusieurs mois, je suis arrivé comme touriste depuis Adis-Abeba, par le « fameux » train ex-franco-éthiopien, devenu djibouto-éthiopien (voir sur ce blog). J’avais déjà, dans la capitale éthiopienne, rempli ma besace d’informations sur l’affaire. Des rumeurs, en partie, mais aussi des données recoupables, sourcées indirectement pour certaines auprès du renseignement états-unien.

Car il faut souligner à quel point les Etats-Unis se sont ancrés dans la Corne de l’Afrique. Et pour cause, il suffit pour comprendre cela de regarder une carte régionale et considérer notamment toute la partie à l’Est de la mer Rouge : Yémen, Arabie saoudite, émirats – et l’Irak-Iran. Et, tout autour de Djibouti : l’Éthiopie bien sûr, comme allié américain, face à l’Érythrée, le Kenya et surtout la Somalie. J’expose cela plus en détail dans l’un de mes articles (Marianne n°478 du 17 juin 2006) et plus encore dans ce qui n’a pas été publié alors et que j’ai décidé de mettre en ligne maintenant sur « c’est pour dire ». [lien à installer]

En fait, j’avais proposé au Monde 2  un reportage sur la base américaine de Djibouti – ce qui n’a finalement plus intéressé la rédaction en chef [de la dure condition du pigiste de fond, même si pas né de la veille]. Du coup, je publie ici ma note de cadrage de l’époque ; elle reste très actuelle, en particulier depuis la reprise du brasier somalien et l’intervention éthiopienne.

Revenons « sur place »… J’ai là-bas quelques accointances. En particulier depuis un premier reportage, fin… 1971, dans ce qui était encore le Territoire français des Afars et des Issas (TFAI), un des derniers confettis de l’empire colonial français. Un reportage pour Tribune socialiste, l’hebdo du PSU. Hassan Gouled – le futur premier président de Djibouti –, après des années de gaullisme bon teint, avait pris la tête de l’opposition à relents d’indépendance. Ainsi était-il venu rencontrer le « jeune et bouillant » (d’alors…) Michel Rocard. Fer de lance de l’anticolonialisme – nous n’étions que dix ans après les accords d’Évian marquant la fin de la guerre d’Algérie –, le PSU ne serait pas en reste sur Djibouti.

C’est ainsi que je précédais là-bas, de deux semaines, la visite officielle en janvier 72 du président Pompidou. En lui savonnant la planche, mon reportage allait faire grand bruit et, indirectement, contribuer à hâter le processus d’indépendance.

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Je ne connaissais rien de cette Afrique de la « corne ». Ce que j’allais découvrir était stupéfiant: une ville miséreuse assiégée par une armée d’occupation, fermée par un barrage électrifié et miné ! Le « mur de la honte» africain ! Personne ou presque « en métropole » n’avait eu vent d’une telle situation. Pour pouvoir en témoigner, il me faudra vaincre bien des obstacles dressés par l’ « occupant » qui avait flairé le coup fourré. Je fus arrêté à plusieurs reprises par des compatriotes en uniforme… Il fallut déjouer pièges et contrôles pour mettre mes photos à l’abri et les faire parvenir à Paris avant mon départ. Car tout se savait dans cette petite ville sous occupation coloniale.

Aussi est-ce en pleine nuit que je fus réveillé pour être conduit clandestinement à la morgue de l’hôpital. Le cadavre d’un jeune homme, la tête éclatée par une balle (ou une mine) venait d’y être déposé. C’était la quatrième victime du barrage depuis mon arrivée. Cette fois, le corps avait été récupéré et allait pouvoir témoigner, en quelque sorte: j’avais l’identité de la victime, les circonstances de la mort de Moussa Daher Logué qui tentait de rejoindre les siens dans la ville assiégée. [Je publierai ici, plus tard, l’intégralité de ce reportage]. La photo de ce malheureux fit la une de «TS» et fut reprise dans beaucoup d’autres journaux en France et à l’étranger ; elle s’invita aussi, comme on dit, dans la conférence de presse tenue peu après par Georges Pompidou lors de son voyage dans le TFAI.

Je fais ce détour par l’histoire pour éclairer l’actualité de l’affaire Borrel. Borrel avec deux « r »… Car il se trouve qu’à Tribune socialiste, j’écrivais sous le pseudo de Gérard Borel… Cette quasi homonymie, je l’ai appris lors de mon dernier passage, avait un temps alimenté une rumeur selon laquelle, le journaliste d’alors était devenu juge d’instruction et en était mort…

Revenons à l’affaire et à son contexte historique que je tente d’éclairer ici à ma façon : Djibouti n’est un pays que relativement. Et, aujourd’hui, relativement à  deux armées occupantes, l’américaine et la française, soit près de 5.000 hommes installés là pour tenir un verrou stratégique, celui du détroit de Bab el-Mandeb, entre la mer Rouge et l’Océan indien. Il s’agit pour la France de tenir « sa place dans le monde », et cela tant bien que mal, depuis qu’il lui a fallu en rabattre de son hégémonie locale en admettant la cohabitation avec les Etats-Unis.  Pour eux en particulier, l’enjeu est de taille : sécuriser les voies maritimes en provenance du Golfe et donc l’approvisionnement pétrolier ; renforcer leurs dispositifs militaires sur la corne de l’Afrique, particulièrement instable (Kenya, Somalie, Éthiopie-Érythrée, Soudan) et sur cette partie de l’Arabie (royaume saoudien et Yémen) fortement marquée par Al-Qaïda…

Ce « pays » est aussi une dictature. Une dictature « molle », à défaut de moyens pour la durcir. Son homme « fort » et président, Ismaël Omar Guelleh présente les pires travers du politicien corrompu autant que corrupteur. Pour tout dire, c’est un pur produit de cette Françafrique qui, si elle meurt un jour, agonisera précisément à Djibouti…  Avant de devenir « OIG », ce policier fut officier français des Renseignements généraux… Sous la présidence de Hassan Gouled, on le vit gravir les échelons, devenir directeur des services secrets…, puis chef de cabinet du président – auquel il va succéder enfin.

Pour faire vite, OIG est aussi un affairiste imbriqué dans de multiples commerces locaux liés à l’énergie, aux transports – et au khât, la drogue locale. Il raffole du luxe et des belles voitures (il en posséderait une trentaine, affirment ses opposants). C’est un claniste oeuvrant pour sa tribu des Mamoassans, des Issas qu’il a placés aux postes-clés du régime, à commencer par sa garde rapprochée. Il contrôle ainsi les médias (ce n’est pas difficile… mais nécessaire là aussi) et surtout la justice…

Justice, « justement »… Ce n’est tout de même pas un de ces petits juges français qui va mettre le souk dans un monde si prospère ! Bernard Borrel, forcément, avait appris bon nombre de « choses » sur la réalité djiboutienne et les pratiques de son président. Comment, sinon, expliquer tant d’ardeur à « prouver » – en fait à postuler l’impossible suicide du juge ?

Elisabeth Borrel pense que son mari en savait trop sur l'attentat visant la communauté française de Djibouti, perpétré au Café de Paris le 27 septembre 1990, et dont les auteurs auraient agi sur ordre d'Omar Guelleh. "Mon mari pensait qu'il était le commanditaire", assure la veuve du juge.  Les mobiles ne manquent pas, tant sur le plan de la politique intérieure – opposition armée de rebelles afars – que régionale et internationale : où l’on retrouve les accointances tribales d’OIG avec la Somalie voisine et de même ethnie, et peut-être aussi la « main » d’Al-Qaïda, précisément à l’œuvre en Somalie. Sur ce point, des hypothèses circulent, faisant état d’un trafic d’uranium enrichi auquel OIG serait mêlé – et que le juge Borrel aurait aussi découvert. C’est un cas de figure qui m’avait été présenté à Addis-Abeba par un informateur fiable. C’est aussi l’hypothèse retenue par Bernard Nicolas dans son enquête « Assassinat du juge Borrel : une affaire française » (Canal +, 4/06/2007), qui a pisté une filière menant à des trafiquants éthiopiens à Addis-Abeba.

J’arrête là pour aujourd’hui, renvoyant à mes autres articles sur ce blog. Non sans toutefois mentionner, entre autres, trois faits montrant bien la nature « affaire d’État » de cet imbroglio :
l’embrassade Chirac-Guelleh sur le perron de l’Élysée, en mai 2005, alors que l’ « affaire » se trouvait re-lancée ;
l’absence d’OIG du dîner offert par Chirac lors du sommet « Afrique-France » à Cannes en février dernier. La juge Sophie Clément, chargée du dossier Borrel, avait convoqué le président djiboutien…
– les scandaleux refus d’obtempérer aux juges de gendarmes et de gardes républicains lors des perquisitions judiciaires aux ministères de la justice, des affaires étrangères et à l’Élysée.

Si cette affaire aboutit jamais – au sens au des mis en examen seraient confondus et traduit en justice – elle serait tout à l’honneur d’Elisabeth Borrel et à sa courageuse obstination, rejointe en cela par quelques magistrats et avocats. Mais on peut déjà dire que le voile a été levé quant aux implications politiques dissimulées derrière la fameuse raison d’État.

>>> Voir aussi l'album photo

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Published by Gérard Ponthieu - dans Suites de "c'est pour dire"
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