Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 juillet 2007 7 01 /07 /juillet /2007 16:48
Keith Jarrett, entre génie de l’impro et Grand Horloger


Mon premier disque de Keith Jarrett, ce ne fut pas le Köln Concert de 1975 comme presque tout le monde. Non, c’était Ruta and Daitya, un 33 tours, en duo avec Jack DeJohnette aux percus et lui aux piano, orgue et flûte. En 73. Hier… Depuis, on ne s’est plus quittés. Une histoire d’amour qui m’aura coûté une bonne cinquantaine de disques, quelques bouquins et des articles, deux concerts à Antibes-Juan-les-Pins – et d’autres moments fameux. Et puis l’autre soir [en mai 2005], ce film sur Arte intitulé « L’Art de l’improvisation », documentaire français de Mike Dibb.

Le bougre de pianiste venait d’avoir 60 balais – le 8 mai. Il a le poil ras et gris souris, un corps de moine bouddhiste, sa tête bien à lui d’intello normal qui serait pianiste et un chouia austère. Plus trop rien à voir avec la dégaine d’Afro sous la tignasse crépue, celle de ses débuts avec Charles Lloyd, lunettes à la John Lennon, pattes d’éph’, années 60.

L’originalité du film, et donc son intérêt, réside dans la stricte tenue de l’angle autour de l’improvisation. Qu’est-ce qui fait que, dans l’histoire d’un type, on devienne un pareil musicien, un génie de l’impro ? Dans génie, il y a gène – cela peut être… gênant, nous éluderons la question. Le cinéaste a fait de même, se limitant à situer la famille : lui, aîné des cinq fils à maman (quid du papa?), musicienne de milieu modeste, n’en jouant pas moins batterie, cor d’harmonie, piano, trompette… Le premier concert à huit ans, avec du Bach, Mozart, Beethoven, Schubert – et du Keith Jarrett, non mais !

Venons-en au fait : « La musique comme résultat d’un processus », il le dit, au début du film comme pour éviter aussi le coup du génie. Le génie du forgeron, oui ! A dormir sous son premier piano, cadeau de maman, d’ailleurs payé avec les premiers concerts du prodige. Il a bossé, le Keith, à n’en pas douter. Comme un body-builder, il raconte comment, petit, il gymnastiquait ses doigts pour les faire grandir. Scott, un frangin, se souvient qu’il sautillait d’un bout à l’autre de la banquette pour atteindre les deux bouts du clavier. L’image alors nous le montre une fois grandi, tel un aigle dans l’envol, embrassant les 88 touches du piano.

Donc, le voilà parti pour le classique, Bach et les Variations Goldberg, Händel, Mozart. Il compose un adagio pour hautbois. Ses passeurs vers le jazz, il le rappelle, seront André Prévin – musicien, compositeur, chef d’orchestre américain d’origine allemande, malgré son nom français – puis Art Tatum, Oscar Peterson, Ahmad Jamal. Des improvisateurs.



Et, justement, qu’est-ce qu’improviser ?


Pour ma part, c’est « the question », celle qui touche toute la création artistique. Qui en serait même l’essence… Je ne saurais jouer au trop savant sur La question. Des maîtres s’y sont arrachés les tiffes. Permettez, en deux mots.

Avant le recours à l’écriture, certes la musique se mémorisait en partie. Pour le reste, elle filait « à l’anglaise », incontrôlée, im-prévue. Oyez le baroque. Et, même écrit, oyez Bach et ses variations. Le XIXe a policé tout ça avec le tout noté, notifié : l’ordre de la raison structurée. Mais les anarchistes ont survécu, toujours, increvables parce que nécessaires. L’art est à ce prix, celui de la non répétition, de l’invention, de la création en un mot. Le style, qui est l’homme, comme lui est in-fini – jamais fini, toujours à refaire –, immense, universel, ou rien. Sept notes, sept couleurs et l’art sans limites !

Keith Jarrett, pour les pratiquer, connaît les deux mondes du même univers musical, le classique et le jazz. Celui-ci le comble de bonheurs vibratoires quand l’autre… c’est autre chose sans doute, moins orgastique. Les mots en disent peu, mais les gestes, la gestuelle, le corps entier du musicien montre bien que sa relation à la musique est sexuelle – comment ne le serait-elle pas ? Jusqu’à ses gémissements irrépressibles, s’il fallait ajouter des preuves…

L’improvisation, dit-il dans le film, c’est « un voyage à l’intérieur de la musique ». Mais ça ne part pas de la musique : « Les musiciens aiment à penser que la musique naît de la musique. C’est aussi absurde que de dire qu’un bébé naît d’un bébé. » Quoi qu’on fasse, qu’on exprime, ça part toujours de soi, de cette somme d’acquis, en plus du paquetage original. Il précise : « C’est un engagement total, à cent pour cent ». Et pourtant : « Les gens croient qu’improviser relie un texte à un autre texte, préexistant. Pour moi, il s’agit de relier zéro à zéro, de me vider totalement pour découvrir au fur et à mesure la musique qui me vient spontanément. »

Keith Jarrett ou le degré zéro de l’écriture musicale, ce qui surgit de l’en deçà – ou au-delà – de la convention stylistique. Ses comparses viennent à la rescousse. Ils racontent qu’ils ne connaissent pas l’ordre de ce qu’ils vont jouer. Parfois, ils préparent des morceaux – on n’ose pas parler de répétition – et ils ne les joueront pas. Il faut les avoir vus/entendus aussi « embrayer » sur un thème à peine jeté : « Ça suit tout seul, raconte Gary Peacock, le bassiste des vingt dernières années. C’est comme du pilotage automatique. C’est pas nous. Comment on fait?… »

L’image du pilotage automatique n’est pas des plus poétiques. Mais elle va loin. Elle introduit en musique ce que par ailleurs, en science, on appelle la cybernétique. Littéralement la science du gouvernail, selon le grec kubernêsis. Un domaine qui englobe désormais la plupart des disciplines scientifiques, des mathématiques à la biologie, de l’informatique à la communication, de la psychologie à la création artistique, etc. La technique s’en est aussi emparée pour trouver des applications plus ou moins triviales autour des processus d’autorégulation ; la robotique en relève, ainsi que des systèmes élaborés comme, précisément, les pilotages automatiques des avions et des bateaux.

L’expression musicale se trouve concernée par la cybernétique en ce sens où elle permet une certaine compréhension des interactions qui « gouvernent » les musiciens d’un ensemble. A fortiori s’il s’agit d’improvisation, condition dans laquelle la perception croisée des feedbacks interfèrent dans la création. Le feedback – que l’on peut traduire par « nourrir en retour » – est cet élément d’ « input » qui va intégrer du passé dans le présent-futur et lui faire prendre une direction nouvelle.

Autre exemple en littérature avec ce mot de Jules Renard : « L'inspiration, ce n'est peut-être que la joie d'écrire : elle ne la précède pas.» Penser ne suffit pas, encore faut-il frotter l'idée aux mots, à leur musique qui, à son tour, va commander au contenu, le gouverner – du moins en partie. Et l’improvisation en littérature ? Elle peut sourdre en poésie, ou être érigée en principe comme, chez les surréalistes, avec l’écriture automatique – et dans les limites que l’on sait, parfois avec force exaltations mentales plus ou moins parfumées de mysticisme ou stimulées par des drogues diverses. Comme en musique, bien entendu.

Dans l’un et l’autre domaine on rencontre aussi les fameuses grilles. Par exemple, celles de l’Oulipo chez les littérateurs, avec Raymond Queneau et François Le Lionnais, mathématicien. On se choisit une contrainte encadrant un espace de liberté que l’on va explorer à fond – une forme de transgression – le « passé les bornes, il n’y a plus de limites » d’Alphonse Allais. La rose de Dali, qui s’épanouit en prison. En peinture, c’est le cadre, la toile ou, du moins la surface qui structurent le possible, et voguent couleurs et délires in-formes ! Ou les masses du sculpteur qui éclatent en objets célestes (Arp, Hartung, tant d’autres). Restent la danse, le cinéma – la loi de la pesanteur et celle du temps…

Dans le jazz, j’y reviens, la grille est celle à laquelle on s’accroche pour mieux s’envoler, puis redescendre ensemble, après les folies de l’impro. Ce que balaie d’un revers de phrase un Pierre Boulez qui parle d’« acte de mémoire manipulé » : en général, selon lui, les improvisateurs « se rappellent ce qu’ils ont déjà joué, le manipulent, le transforment ». Certes, souligne Keith Jarrett, on ne part pas de rien, son zéro n’étant qu’un point de départ. « J’apprends ce que je ne savais pas », dit-il encore dans le film où il évoque aussi ses années de jeunesse à mémoriser des chansons. Elles ressortent, souvent en autant de standards. Trois notes comme un coup de démarreur et c’est l’inconnu, l’inouï – quoi qu’en dise Boulez : aucun déjà entendu, pas un doublon au sens strict, zéro cliché. Miles Davis aussi avait ce génie-là d’ignorer les ornières.

Miles et Keith, ils jouèrent ensemble, ah oui ! « J’ai cédé à Miles » raconte le pianiste. On va les retrouver au grand festival rock de l’île de Wight (1970). Le rock plus l’électricité. Keith s’amuse à l’orgue, Chick Corea au piano. Miles, « le seul à qui je pouvais céder ». Et il ajoute, étonnante formule : « Je l’ai entendu être heureux ».

Autre rencontre déterminante : la pensée et la musique de Gurdjieff. Là, on entre plutôt dans la zone d’ombre du bonhomme – enfin des deux. Russe blanc né en Arménie, immigré en France où il est mort en 1949, Gurdjieff peut être considéré comme un gourou de l’ésotérisme ; à ce titre il a entraîné dans son sillage des adeptes venant chercher dans son « enseignement » une sorte de clé unique ouvrant le mystère du Grand Tout. En quoi son mouvement – au sens strict, totalitaire – relève de la secte, excluant toute pensée critique. Internet regorge de liens sur Gurdjieff, ses émules et continuateurs foisonnant dans le secteur dit du «développement personnel». Peter Brook lui a aussi consacré un film aussi intéressant qu’étrange, certes, « Rencontre avec des hommes remarquables » (1978).

C’est deux ans après que sort chez ECM le disque de Keith Jarrett, « Gurdjieff, sacred hymns ». Rien à voir avec le jazz, ni avec l’improvisation ; il s’agit de morceaux composés par le « maître » et transcrits par Thomas de Hartmann. Musique austère, « intérieure », à la richesse réelle et relative à la fois, surtout liée à l’interprétation. En France, un autre pianiste de talent, Alain Kremski – que j’ai d’ailleurs entendu jouer un soir chez lui, à Paris, il y a… une vingtaine d’années – s’est aussi voué à la musique de Gurdjieff, qu’il a enregistrée sur pas moins d’une dizaine de disques (« Les Chercheurs de vérité », « Rituel d’un ordre soufi », etc.)

Tout cela pour expliquer – éclairer en partie, disons – ce qui, chez Keith Jarrett, peut relever de l’austérité du moine tibétain.  Dans ses interviews, il fait quelquefois référence à Gurdjieff. Ainsi dans L’Express (09/05/2005), parlant de l’improvisation, il déclare: “Gurdjieff disait que l'homme est gouverné par la loi du hasard et de l'accident, mais qu'il peut renverser cette réalité en s'observant. Ces accidents musicaux sont le résultat de mon parcours philosophique.”

Et alors ? Rien de plus ! Juste pour relever que parmi les plus fameux des musiciens de jazz on trouve aussi de grands mystiques. A commencer par John Coltrane, bien sûr [voir le tout récent numéro de juillet que Jazzman lui consacre] ; à suivre avec Chick Corea [Scientologiste de première bourre] ; en passant par  « notre » Jarrett donc – et sans parler de la cohorte des musiciens croyants, musulmans, kabbalistes et compagnie. Du moment qu’il nous offrent leurs talents… Qu’ils soient, Noirs, Blancs ou rouges à petits pois, comme disait en substance Miles Davis, pourvu qu’ils jouent de la musique… Il est vrai.

Le plus curieux, voire paradoxal, étant toutefois que ceux-là pratiquent la double et paradoxale injonction du « sois libre et créatif ! Et obéis aux forces supérieures ! ». Paradoxal ? Ou plutôt contradictoire, comme dans une dialectique proprement artistique. Créer et être créé… Comme expression d’une pulsion, l’art – et en particulier la musique et plus encore le jazz, par essence – relève aussi du mystère, comme la vie. En deux, trois ou quatre temps. En rupture rythmique tout aussi bien. Mais avec ou sans métronome, quoi qu’on fasse, comment éviter le Grand Horloger?

Partager cet article

Repost 0
Published by Gérard Ponthieu - dans Ça sent le jazz...
commenter cet article

commentaires

DECARSIN 06/07/2007 11:12

Quand j\\\'étais gamin, mon père s\\\'amusait à me faire ouvrir le dictionnaire au hasard et à lire la définition du premier mot venu. Presque immanquablement, dans cette définition figurait au moins un mot dont le sens m\\\'était inconnu, ce qui m\\\'obligeait à consulter à nouveau (et souvent plusieurs fois) le dico. Réaction en chaîne à partir d\\\'un stimulus initial, finalement, c\\\'est un peu ça, l\\\'impro...

Mais justement, jouons au jeu de la définition (cette fois sans dico, car on a grandi) : \\\"improvisation : art de cultiver le présent sans préméditation aucune\\\". Soit, mon bon monsieur, mais \\\"cultiver\\\"? Nous dirons: \\\"développer une qualité par l\\\'éducation, mettre en présence plusieurs acquis, de sorte que de leur confrontation en émerge un enseignement nouveau; ceci tout autant sans préméditation\\\". Ouaouh ! Passons sur \\\"préméditation\\\", \\\"éducation\\\", confrontation\\\", on épuiserait ton blog, mon Gé !... et venons en à \\\"the question\\\" : le sens (et pas seulement la définition littérale) de l\\\'improvisation.

A mon avis, mon Gé, l\\\'impro, en art (et pas seulement en musique), ce serait ni plus ni moins que la mise en valeur esthétique de l\\\'EXPERIENCE. Ou, pour le dire en termes donquichottesques, de l\\\'AVENTURE: on \\\"laisse advenir\\\", on se soumet à ce qui advient et, de cet abaissement, on en ressort comme grandi.

J\\\'ai expérimenté moi-même la chose par la peinture et, de ma période d\\\'apprentissage, je me souviendrai toute ma vie des conseils que me prodiguait mon professeur, Jacques Durizy, au lycée Corot à Savigny-sur-Orge, une personne comme on en rencontre pas cinq dans sa vie. Lorsque \\\'j\\\'en faisais trop\\\" avec mes brosses et mes pinceaux, il me disait affectueusement: \\\"Allez, tais-toi un peu Joël, écoute un peu la matière, elle a des choses importantes à te dire\\\".

Coïncidence, aujourd\\\'hui dans Le Monde, Mathias Rüegg (compositeur du Vienna Art Orchestra) déclare: \\\"au début, nous étions encore dans l\\\'idée que le jazz égale improvisation. (...) J\\\'ai peu à peu compris que l\\\'important, c\\\'était le son, la rythmique et le jeu d\\\'ensemble\\\". Pour être plus précisis, et bien que n\\\'étant pas musicien moi-même, je dirais : \\\"le plus important, c\\\'est l\\\'ÉCOUTE du son\\\", comme si l\\\'on en était pas soi-même à l\\\'origine.

Allez, soyons tout à la fois lyrique et concis : l\\\'impro, c\\\'est la rencontre de \\\"l\\\'Autre en soi\\\". Sans doute moins spectaculaire que la rencontre d\\\'extra-terrestres mais, pour le coup, plus abordable au commun des mortels et surtout... infiniment plus gratifiante.

Ton Jo