Complément de "c'est pour dire", blog de gérard ponthieu http://c-pour-dire.com/
En tant que journaliste, ma question est aussi de savoir si le traité proposé touche aux médias et au métier dinformer, de quelle manière et dans quel sens ? Tentative danalyse personnelle autant quisolée, nayant rien trouvé dexplicite à ce sujet chez les confrères.
Première remarque : le texte soumis contient vraiment peu de chose sur linformation. Dun côté, cest plutôt bon signe, dans la mesure où, la liberté prévalant, il ny a pas lieu de lencadrer. Dun autre côté, on peut aussi comprendre que, lactivité de collecte et de production dinformation étant assimilée à nimporte quelle autre marchandise, il ny a pas lieu de la distinguer. En quoi elle serait donc soumise à lensemble des articles encadrant le marché et la concurrence « libre et non faussée ».
La première référence et seule, semble-t-il à linformation figure au début du texte, dans la Charte des droits fondamentaux :
« Article II-71 Liberté d'expression et d'information
1. Toute personne a droit à la liberté d'expression. Ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu'il puisse y avoir ingérence d'autorités publiques et sans considération de frontières.
2. La liberté des médias et leur pluralisme sont respectés. »
Rien de nouveau par rapport à la Charte européenne des droits de lhomme (CEDH). Ce sont là des généralités qui partent dapparents bons sentiments. À mieux y regarder cependant
Liberté et pluralisme « respectés » : certes, mais comment ? Je dois comprendre que cest en vertu des lois du Marché et de la « concurrence libre et non faussée » soit exactement ce qui a permis à un Serge Dassault dacquérir quelque 70 titres en une seule opération financière. Son champ daction se verra donc constitutionnalisé. Dautant que le point 1, sur la liberté dexpression, exclut toute « ingérence d'autorités publiques », consacrant ainsi ce quil convient dappeler le libéralisme et, de surcroît, « sans considération de frontières »
Sil ne sagit pas là de cette fameuse « liberté du renard dans un poulailler libre », quon mexplique.
Et puis, en plus, il y a dans lActe final une « explication » qui me chagrine. Il serait bon de se référer au texte (p 173 de la version référendaire). Je recopie seulement le passage « louche » à mon sens :
« L'article 11 (3) correspond à l'article 10 de la CEDH, qui se lit ainsi: [
] Le présent article n'empêche pas les États de soumettre les entreprises de radiodiffusion, de cinéma ou de télévision à un régime d'autorisations. » Je comprends quil sagit de préserver la « raison dÉtat » et, de même, de préserver létat dexception pouvant justifier un contrôles des antennes publiques. Mais je ne suis pas rassuré, notamment à cause du caractère général de la formulation
Dautant que le point 2 suivant, qui aborde la liberté des médias, est carrément incompréhensible, fond et forme ; il fait référence à des affaire, protocole et directive inconnues
Un modèle de charabia juridico-techno-obscurantiste.
Donc, là, je tique encore.
Ensuite, plus généralement, je ne trouve pas de quoi satisfaire mes exigences de journaliste, notamment en terme daccès à linformation. Par exemple, sans prétendre à lexhaustivité :
« - La banque centrale européenne nest pas tenue de rendre publiques ses décisions (art III 190) ;
- Le conseil européen nest pas tenu de rendre publiques les recommandations quil formule à un État en situation de déficit excessif (art III 184) ;
- Le conseil européen nest pas tenu de rendre publics les projets de sanctions quil formule à légard dun État dont la politique économique ne serait pas conforme aux grandes orientations de la politique économique de lunion (art III 179) »
Plus que dérangeantes, je trouve, ces restrictions à linformation, précisément contraires au droit du public à linformation qui légitime le métier de journaliste.
Pas moins troublant : au chapitre « politique étrangère et de sécurité », en cas de crise et a fortiori de conflit, aucune garantie daccès à linformation nest inscrite pour les journalistes. À croire que les guerres du Golfe et de lex-Yougoslavie nont pas inspiré les auteurs du TCE.
Pour le reste, mes inquiétudes rejoignent celles quon peut exprimer autour du projet de société contenu ou non dans le texte. Mais cest plutôt le rôle des syndicats, en loccurrence des syndicats de journalistes de prendre position sur, par exemple :
les statuts des personnels, les conventions collectives ;
le maintien des clauses de conscience et de cession (changement dorientation dun titre, ou changement de propriétaire) ; la protection des sources dinformation (« secret professionnel ») ;
les droits des pigistes, les droits dauteur ;
la fiscalité et les aides à la presse : ces points, en particulier, seront soumis au principe dit de « concurrence libre et non faussée » (art I-3-2), autrement dits supprimés.
Quen sera-t-il, enfin, des sociétés de laudiovisuel du service public et de la notion même de Service public et de son financement ?
Voilà où jen suis. Pas besoin de faire un dessin : ça coince. Daccord, jaurais dû my prendre plus tôt pour inciter au débat. Jattendais peut-être que les grands journalistes des grands médias tirent les premiers
Jai eu tort.
→ Voir aussi : Référendum. En deçà et au delà des convictions.