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17 septembre 2005 6 17 /09 /septembre /2005 22:00
Bientôt un cours de breton
sur TF1?


par Christian Le Meut


Patrick Le Lay, PDG de TF1, a fait de fracassantes déclarations * au magazine “Bretons” de ce mois de septembre, accusant la France de “génocide culturel” à l’égard de la langue bretonne. Il a également déclaré ne pas être “Français mais Breton” et se sentir “étranger quand il est en France”... Patrick Le Lay ne parle pas la langue bretonne que parlait son grand-père de Loctudy dans le Finistère. “Je ne parle pas la langue de mon grand-père” dit-il, et pourtant je n’ai pas quitté mon pays... Et le PDG de TF1 de parler de “terrorisme intellectuel”... “Il n’y a pas plus grand crime contre l’humanité, en dehors de tuer les gens, que de tuer leur langue”, rajoute-t-il...

Ces déclarations ont été reprises brièvement par quelques journaux, comme Libération et Le Monde, qui n’ont, pour l’instant, pas cherché à aller plus loin, à ma connaissance. Je ne crois pas non que TF1, ni LCI, n’aient repris les phrases de leur patron. Elles suscitent cependant des réactions sur le net.


Du bilinguisme à l'unilinguisme : merci la France ! Si un grand-père de M. Le Lay parlait breton, ce sont, en ce qui me concerne, mes quatre grands-parents qui avaient le breton pour langue maternelle, tout en sachant le français également. Nous n’avons, nous non plus, pas quitté notre pays, attachés à la Bretagne comme des berniques à leur rocher. Pourtant presque plus personne ne parle breton dans la famille. En deux générations, nous sommes passés du bilinguisme breton-français à l’unilinguisme : c’est ça le progrès républicain ?

La transmission ne s’est pas faite et le “terrorisme intellectuel” dont parle Patrick Le Lay est passé par là... La situation de M. Le Lay, nous sommes de centaines de milliers à la vivre en Bretagne; un peu exilés de l’intérieur. Car c’est bien notre langue d’origine que l’on nous a coupée, avec tout son contenu historique, humain, affectif, toute une façon de voir le monde et de l’exprimer que l’on nous a volés, oui, volés, et que les institutions françaises nous ont, trop longtemps, interdit d’approcher.

Durant mon enfance je n’ai que très peu entendu parler breton : aucune place à l’école, des miettes dans les médias. Une exclusion généralisée, officielle.
Génocide ou ethnocide ? Pour autant, l’expression de “génocide culturel” me gêne. Ce terme est utilisé souvent, certes, mais il correspond à la définition d’un autre mot, “ethnocide”. On supprime une culture sans supprimer la population qui la portait... “Ethnocide” est moins fort que “génocide”, mais il est plus juste dans la situation de la Bretagne, à mon avis. moins “choc”, mais moins porteur d’ambiguïtés.

Les génocides sont perpétrés par des gouvernements, des pouvoirs en place, en vue de supprimer tout ou partie de leur population : les Juifs et les Tziganes par les nazis; les Tutsis et les Hutus démocrates par la dictature rwandaise en 1995; les Arméniens par la dictature turque il y a un siècle. Assimiler ces massacres de grandes envergures aux politiques délibérées d’élimination d’une langue où personne n’est tuée (quasiment), n’est pas juste et ne sert pas à décrire précisément ce qui se passe ici, en Bretagne, encore aujourd’hui.

Mes quatre grands-parents sont morts de mort naturelle, et j’ai pu en connaître deux. C’est quand même mieux que s’ils avaient tous fini dans les chambres à gaz ! Cela dit, aucun État, surtout s’il se prétend démocratique, n’a le droit de pratiquer un ethnocide, de vouloir supprimer une ou plusieurs langues parlées sur son territoire. Les textes internationaux concernant les droits de l’Homme sur clairs là-dessus... Mais la France s’est bien gardé d’en signer certains...

Je partage probablement une colère proche de celle de Patrick Le Lay par rapport à ce que la démocratie française a fait contre la langue bretonne et contre les autres langues régionales. Mais je constate que la situation évolue un peu depuis vingt ans et, malgré tout, l’État finance aujourd’hui l’enseignement du breton dans les écoles bilingues, même s’il le fait à reculons...

La pression vient d’en bas car, en haut, la République française ne se résout toujours pas à ratifier et appliquer la Charte européenne des langues minoritaires, signée par Jospin en 1998, mais retoquée par le Conseil constitutionnel. Cette même colère peut m’aider à comprendre aussi le point de vue d’autres hommes en colère envoyés devant les tribunaux. Mais il faut dénoncer clairement la violence et le terrorisme, ce que fait Patrick Le Lay. Il a lui même montré que l’on peut faire avancer les choses pacifiquement en créant TV Breizh. Son amertume et sa colère viennent sans doute aussi du fait que cette télévision de qualité n’a obtenu aucune autorisation du Conseil supérieur de l’audiovisuel. Aucune. Ni pour la TNT, ni pour des fréquences hertziennes locales comme à Nantes, alors même que des millions étaient investis pour créer, en Bretagne des studios et sociétés de production.

TV Breizh a réduit sa part bretonne; elle a baissé en qualité et augmenté en audience. Les sociétés de production ont bien du mal à se maintenir mais l’outil de production est bien là. Des dessins animés et des feuilletons ont été doublés en breton, ce qui est très important pour les jeunes générations qui apprennent la langue et auxquelles France 3 apporte trop peu d’émissions en breton.

Je ne doute pas une seconde de la sincérité des propos de M. Le Lay concernant la langue bretonne, mais ils auraient beaucoup plus de portée et de crédibilité si TF1 ne véhiculait à travers ses émissions des valeurs très contestables comme la compétition permanente, l’attachement servile aux apparences, l’absence de curiosité intellectuelle, le divertissement permanent au détriment de formation personnelle et citoyenne. André Malraux considérait la télévision comme, je cite “un instrument de partage culturel”...

Quelle sorte de culture partage TF1 ? Et quelle image de la France véhicule cette chaîne et notamment le journal télévisé de Jean-Pierre Pernault ? Une France très folklorique et folklorisée. Cette chaîne est loin de montrer la diversité culturelle sur laquelle la France a été bâtie, de la Corse au Pays Basque en passant par l’Alsace, la Normandie et la Franche Comté; elle est loin aussi d’en montrer la diversité actuelle avec toutes les populations issues de l’immigration.

Si au moins, TF1 avait fait prendre conscience aux millions de Français et Français qui l’ignorent que les langues régionales sont des langues encore parlées, encore vivantes, les déclarations de M. Le Lay seraient cohérentes avec sa pratique. On en est loin ! Si jamais le PDG de TF1 veut glisser un cour de breton dans sa grille d’émissions, nous avons, ici à Radio Bro Gwened, un professeur à leur proposer, Albert, et une animatrice dans le rôle de l’élève qui fait plein de fautes, Cécile Goualle. Imaginez donc avec moi, M. Le Lay, cinq minutes de breton entre la Star réac academy et Kaoc’h** Lanta, ça remonterait le niveau intellectuel de vos émissions, non ? Bon, pour ce qui est l’audience, c’est moins sûr !
Christian Le Meut

–––
* Fracassantes aussi, furent ses mémorables paroles sur la télé et "le temps de cerveau disponible". [Ndlr].
** Kaoc'h : pour celles et ceux qui n'auraient pas de dictionnaire de breton à la maison (il y en a un sur le net), mot en cinq lettres commençant par M… et finissant par... E.

La version en breton de cet article est sur rezore.

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Published by Christian Le Meut - dans Suites de "c'est pour dire"
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commentaires

christian 20/09/2005 18:37

Sur Hitler et les nazis, il me semble qu'il n'y a pas eu que des Bretons parmi les Français ayant collaboré. La collaboration de nationalistes bretons pendant la guerre ne justifie en rien l'ethnocide engagé contre la langue bretonne et toutes les langues dites "régionales"; politique décidée et commencée bien avant.
Christian

kamizole 20/09/2005 17:19

Je pense que le terme "ethnocide" est plus pertinent. Sans oublier que certains Bretons ont fricoté avec Hitler et les nazis.
Quant à Le Lay, il serait plus crédible s'il avait appris le breton et d'autre part, sa télépoubelle - TF1 qui pue le fric et la vulgarité à la limite de l'obscénité - n'étant pas un monument culturel, pas plus que TV Breizh, les programmes lus ne m'ont pas paru extraordinaires. Le Lay est discrédité pour parler de culture. C'est à peu près comme si Mère Thérésa faisait un cours sur le ciné porno.